Interview de JESUISTHEO : PERVERS / PERNICIEUX / PÉNÉTRANT

JESUISTHEO

“La différence entre le poète et le fou : le poète est celui qui arrête le poème.”

Christophe Tarkos.

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A la vitesse où vont les choses, il serait sage de se faire ami avec Théophile Denis. Après tout, il est jeune et son Linkedin est déjà épais. Mixeur, Réalisateur, puis Ingénieur du son / Tour Manager. Il y en a qui s’en serait contentés. Pas lui. Il crée alors le label « XVIIIEMEPENINSULE » réunissant des artistes variés comme ANTON OAK, PMGN, HIBOU BLASTER et L’AGE D’OR qui s’attirent les bonnes grâces de la presse spécialisée. Le label est récent, mais à l’image de son fondateur, il sait se faire remarquer, et commence à poser ses valises dans les bonnes salles de la capitale. Le paysage sonore Parisien est surchargé ? Théo s’en fout et se fait une place à la machette en proposant avec XVIIIEMEPENINSULE une prog’ alternative, sans étiquette, sans limite. Et comme si cela ne lui suffisait pas, Théo monte sur scène avec son projet JesuisThéo dont la première mixtape est en free download sur ce lien.

Mais pour cette interview, Beware va volontairement laisser la musique de côté, et se concentrer sur le texte. Car JesuisTheo à des textes. Des foutrement bons textes.

Commençons par la base. T’es dans quel état quand t’écris ?

En colère. Quoique j’écrive c’est lorsque j’ai des émotions à gérer. Tout mes textes sont du one-shot mais avec un gros travail de réécriture. En général c’est boom, trois heures du mat, un truc m’a énervé, puis j’écris, et j’enregistre direct. C’est la mixtape, ce qui m’a permis d’écrire dans l’urgence. Ce sont des textes sur le moment. Bruts. Puis je les retravaille, je prends du recul sur le tout.

Tu parles de colère, mais elle ne semble ni sociale ou politique. Plus une colère existentielle, voir quasi biblique.

Non, mais le risque était de tomber dans le cliché si j’attaquais ouvertement le social et le politique, alors qu’en fait je ne parle que de ça. Sauf que je le cache dans de la métaphore et des images. Je ne veux pas tomber dans le premier degré. C’est une manière de dépolitiser la politisation de mes textes. Car aujourd’hui le projet politique est à son sommet d’incompréhension, donc il faut réhabiliter le fondamental, l’étrangement universel, plus proche de la colère pure, plus violent, plus direct, sans fioritures, et seulement ensuite, tu peux revenir à ce qu’est la politique même.

 Avec ton écriture emplie d’imagerie religieuse et sexuelle, tu ressembles à une sorte de Gerard de Nerval sous Viagra. Tu touches un peu à cette poésie baroque?

En ce moment tout ce que je lis en poésie n’a rien avoir avec ce que j’écris, à part Isidore Ducasse peut être. J’ignore d’où viennent mes automatismes. Je lis beaucoup de TAO LIN et de Breton par exemple. C’est toujours des successions de non sens, mais l’atmosphère du texte t’emmène quelque part alors qu’il y a absolument rien de concret dans ce qu’il dit, j’aime beaucoup les systèmes de narration abstraite. Moi j’écris pas vraiment comme ça. Je pense que tu sauras mieux que moi quelles sont mes influences.

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JESUISTHEO

/Dans ton style tu alternes vocabulaire soutenu et vulgarité crade.

J’aime bien la beauferie. Pas celle de Bigard, mais plus celle décrite affectueusement par Desproges quand il parle du français moyen qui passe son dimanche chez le curé. Un truc un peu terroir. Ceux sont des éléments très basiques de notre culture. Et ce basique sert souvent à projeter une idée jusqu’à son essence que j’enrobe ensuite avec un vocabulaire plus travaillé, plus riche. Donc oui il y a du vocabulaire soutenu, qui est ce que j’aime, qui est mon message , mais je vais te mettre une image vulgaire pour l’impact et le double sens. C’est une sorte d’humour hyper violent, car la vulgarité n’est pas quelque chose que j’aime en soi. Par contre j’aime sortir l’image la plus sale possible. Parce que c’est le monde dans lequel on vit. Je me sers du vice et de la vulgarité pour parler des déviances possibles et les ridiculiser en avance. La vulgarité c’est pas moi, c’est eux.

Tu parles de déviance nécessaire ?

Je pense que le monde a perdu toute sagesse mais qu’il ne s’en rend pas compte, et qu’il a besoin qu’on lui expose une vision encore plus hyperbolique de sa stupidité en étant le plus violent possible. Dans mes textes, je parle par exemple du viol d’une femme mais surtout de comment cela est accepté que j’en parle, sans connaitre mon affect ou le but de ma gratuité. Je parle de torture, d’emprise physique. Je pense que plus quelque chose va être violent, plus il y a de chances que les gens rejettent le truc et en tirent une leçon rétrospectivement.

Tu te démarques par ton champ lexical. Penses-tu que les autres ont noyés leurs textes dans la banlieue et le bling bling ?

C’est ce que je dis « change de thème, change de champs lexical, connard, change de monnaie ». Si tu veux parler bling bling et argent, va aux Etats-Unis. Parce que c’est leur culture, c’est pas la nôtre. Moi je suis très profondément anti US, un jeune pays fougueux qui pisse partout. La réussite à l’américaine et son mépris de l’inconnu sous-jacent ne m’intéressent pas du tout. J’ai aucun intérêt à parler des bijoux ou des fringues que je porte. Ce ne sont pas mes fantasmes. S’ils veulent des flingues, des voitures et des meufs, bon courage. J’ai déjà ce qu’il me faut niveau matérialisme, je veux pas devenir une réussite cliché et vide de sens du Figaro.

Tu dis avoir douze doctorats et la science infuse.

Mais c’est mon personnage. C’est mon but en tant qu’artiste, d’atteindre une certaine sagesse dans mon œuvre. De développer mon écriture. De me mettre à écrire des papiers d’humeurs par exemple. J’adorerais écrire dans le monde diplomatique, je pense que c’est un des meilleurs journal aujourd’hui, ils ont du recul. Je veux vraiment faire quelque chose dans le monde, à mon niveau, pas juste me toucher la bite et faire semblant d’avoir une vie établie et lassante sur les réseaux sociaux. On se contente de si peu de nos jours…

Tu écris « assez d’art et d’amour dans chaque phrase pour remplir de cœur le Louvre » ; cela donne envie de te voir t’assagir.

C’est ce qu’il va se passer, je pense. Il faut que j’apprenne à chuchoter. Il y a des moments où j’ai besoin d’être violent contre certaines choses. Crier sert parfois à rien. Tu sais les enfants tu ne peux rien leurs apprendre si tu leurs hurles dessus. Mais même quand je serai plus sage je mettrai toujours des baffes. Même quand je suis calme je peux déranger. « MVP » serait le paroxysme de la violence que je travaillais jusqu’à présent, on va passer a d’autres choses. Je ne me fermerai aucune porte pour contenter, ça me regarde, et quand je serai prêt à plus jouer avec la beauté qu’avec la merde vous l’entendrez.

JESUISTHEO
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Certains de tes textes ne sont pas faciles d’accès.

Plus on me dit que mes textes ne sont pas déchiffrables plus je cherche à pousser dans ce sens là. Miroir noir est le texte dont j’ai pris le plus de temps à relire. c’est une sorte de lettre d’adieu. Mais au fur et mesure que je l’écrivais, face à tout ce qui me terrifiait dans ce monde, je finissais par trouver une solution Quand tu regardes dans le mal, au lieu de sombrer, tu l’inverses, façon miroir. C’est en fin de compte un morceau super positif. Il y a un milliard de sous sens dans chaque phrase que j’écris. Mais j’essaye toujours d’éviter le pathos, le facile, on fait face a trop de cynisme pour leur laisser ce qu’ils jugent des « faiblesses ». Tu sais, il y a beaucoup de mecs en rap aujourd’hui qui ne font que de la punchline. Leurs textes n’ont pas début ou de fin. Ils écrivent dans le vide. C’est dans l’ère du temps, tout est réduit, on préfère les séries aux films, les clips aux albums. Il y a paradoxalement plus et moins d’histoire. C’est du fast food ou tu mélangerais tout les menus ensemble. Dans miroir noir, j’ai mis une ligne directrice. Il y a un conflit puis une résolution, un vrai recul.

Je pense que le texte qui t’es le plus représentatif c’est « Jamais finir son texte ».


Je peux pas m’arrêter; je cherche, je cherche toujours comment résoudre ma problématique. Si je termine mon texte c’est que j’ai trouvé, si j’ai trouvé alors je n’ai plus rien à dire. Les gens qui pensent s’arrêter à une réflexion définitive générale, font de l’autosatisfaction et c’est de la masturbation dans un cocon. Faut être complètement con pour avoir « trouvé », je peux pas finir mon texte puisqu’il y aura toujours à gratter et à chercher. Il y aura toujours des problèmes qui arrivent, on est très forts pour ça.

Autant “Le Cercle et l’Eempire” sont des récits d’aujourd’hui, mais pour mon EP cela va être des textes pour demain. Je trouve qu’en France on a beaucoup tendance à regarder ailleurs pour considérer notre propre avenir, mais à ne pas voir ce qu’il y a devant nous. Ce qui fait qu’on a toujours du retard sur tout. Plus on se fermera, et ce sur tout les niveaux, moins on créera, on continuera notre chemin de ratés et de destructions. « Jamais Finir Son Texte » c’est s’empêcher de paniquer dans la pénombre et avancer des solutions qui mèneraient a un inconnu plus positif même si moins probable.

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Pour plus de JesuisTheo, rendez-vous au Glazart ce jeudi 17 septembre pour un free concert du label XVIIIp  et, spécialement pour Beware, une track exclu  “Le Cercle Et l’Empire Volume 2” à l’écoute ci dessous

credit photo : margaux duroux

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