Rencontrée aux détour des allées des Puces de l’illustration, qui se tiennent chaque année au campus de la Fonderie, nous avons rencontré Lola Tinnirello aka Laho.
Avec son univers coloré et profond, oscillant à la frontière de la normalité, difficile de passer à côté de son stand sans s’y arrêter…
Beware vous propose aujourd’hui une immersion dans l’univers de cette illustratrice et graphiste prometteuse.

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Bonjour Laho! Qui es-tu? Tu peux te présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Laho et je vis dans le quartier de la guillotière, à Lyon. J’ai fais des études de graphisme (l’ESAA Duperré à Paris, puis l’IADE à Lisbonne, puis l’IUP arts appliqués de Montauban, non loin de Toulouse.) et je fais surtout du dessin.

D’où vient ton pseudo Laho ?

Il est ressorti d’une discussion que j’ai eu avec mon amie Lomé iench, lorsque nous étions à l’école. On cherchais ensemble un mot qui puisse cibler mon univers visuel : celui-ci je le trouvais bien car il englobe un peu toutes mes images. Les univers d’en haut, révélant des mondes interstellaires ponctués de volcans ailés, traversés par des êtres vivants à dos de femmes-oiseaux qui font l’amour. Des mondes fantasmés et étranges, aux couleurs épileptiques.

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Est-ce que tu peux me décrire une journée de travail typique ?

Je travaille suivant différentes phases, comme des successions de périodes aux rythmes et activités différentes. Voici l’une d’entre elles, la dernière :

Je quitte la maison pour me rendre à l’atelier en vélo, roues le long des quais du Rhône. Nez qui pique, brouillard léger, soleil qui s’étire. Lyon rime avec soleil. Il est 10h et en ce moment c’est l’hiver. Chauffage à fond. Coups d’œil sur le net, café. Musique ou radio qui ronronne. État des lieux du quoi à faire. Rendez-vous, coups de téléphones et administratif, tout ça se passe le matin. Vient l’instant de la mise en route. Un moment toujours excitant, contenant une once d’angoisse. Une exposition se prépare. La tête qui turbine, les doigts qui crayonnent. Étal de couleurs. Midi-treize heure, casse la croûte. La table lumineuse est mon alliée. Mes yeux piquent, les couleurs se confondent, les détails aussi. Et ils sont nombreux! Il faut regarder ailleurs pour remettre les choses dans l’ordre. Micro-pause à l’air vif et tasse qui fume. On se remet en route jusqu’au soir. 19/20h, retour au bercail retrouver la chaleur .

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Quels sont tes outils privilégiés ?

Je dessine à la main, toujours. Depuis un petit moment déjà, les feutres Posca sont mes outils favoris. Ils ont des teintes très vives, la plupart proposées dans différentes tailles de mines. Sinon j’utilise de la peinture pour les fresques et les très grands formats. En ce moment je renouvelle et explore ailleurs, avec d’autres médiums: l’aquarelle et l’encre de chine reviennent dans mes carnets.

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Je suis sensible aux différentes techniques d’impression artisanale ; j’aime pouvoir gérer mes créations du début à la fin, et c’est pour ça que je produis pas mal d’objets et posters en sérigraphie…C’est une technique qui correspond bien à mon travail car je peux obtenir des couleurs péchues, fidèles à celles utilisées sur les dessins originaux. En plus la présence de matière vient donner de la force au dessin. Et puis cet aspect aléatoire de la sérigraphie me plaît car j’aime les accidents que cela peut créer, ils viennent ajouter du charme au dessin et le rendre unique. La risographie est aussi une technique d’impression que j’affectionne tout particulièrement ; on l’utilise pas mal dans les créations Cari Medley, binôme de travail graphique composé de Téo Nguyen et moi-même. Dans ces cas-là on confie les impressions à RisoPresto, qui font du super boulot!

Qu’est ce qui fait marque de fabrique ?

La couleur est un élément clé dans mes dessins. J’adore la travailler et trouver des associations colorées qui vont participer à la création d’une puissance visuelle, et venir accentuer l’aspect mystérieux et cosmique du dessin. Je prépare mon crayonné puis ensuite viennent la couleur et les motifs. Ils sont appliqués de façon brute, je ne reviens jamais sur un dessin. Cette démarche laisse de la place pour la spontanéité, autant dans l’objet du dessin que dans son traitement. Il y a des récurrences dans mes dessins qui pourraient  définir les contours de mon univers: certains personnages, souvent des oiseaux humanoïdes, la nudité, le féminin, la nature et ses éléments

Dans certaines de tes illustrations on retrouve la figure de l’étrange, du monstre, tu peux nous en dire plus ?

J’aime construire des images qui créent de l’instabilité et peuvent amener à se questionner. Ce qui est non-conforme à la majorité ou anormal est considéré comme monstrueux, et c’est justement cette monstruosité là qui m’intéresse, que je trouve belle. Moi-même sensible au hors-norme, j’essaye de l’illustrer à travers mes dessins. L’idée qu’il n’y ai pas de normalité, c’est ma normalité à moi! C’est elle que je souhaite défendre et c’est aussi celle qui me ressemble. Notamment jouer avec les genres et les représentations classiques.

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Qu’est-ce qui t’inspire dans la vie et dans ton travail ?

La nourriture est une source d’inspiration intarissable! Les ambiances de lieux aussi: j’aime les aires d’autoroute, les gares et les aéroports. Ces zones de passage sont remplies de neutralité, ce sont des espaces hors du temps où j’ai l’impression qu’il ne se passera jamais rien, et en même temps où tout peut arriver. Il y a aussi des espaces qui me permettent de remettre de l’ordre à l’intérieur pour pouvoir charger à nouveau :  La pleine nature, surtout la mer, elle me nettoie. Mais ce qui m’inspire le plus c’est l’Amour, son parfum, son plaisir, son touché et son corps tout en courbes.
Je suis inspirée par beaucoup de choses; les peintures de Soutine, le Douanier Rousseau, Gauguin, Matisse et Frida Kahlo pour citer quelques anciens. J’admire la force de Niki de St phalle, l’œuvre de Nathalie du Pasquier. Les dessins de Lorenzo Mattotti, de Brecht Evens, la technique au feutre de Simon Roussin, le travail de Tyler Spangler… Des graphistes comme Bonnefrite et Formes Vives. J’aime bien trainer au musée de la Chasse et de la Nature. D’ailleurs les peintures de Walton Ford y sont exposées en ce moment, c’est du très grand format et c’est puissant. L’art traditionnel japonais me fascine depuis longtemps. Le côté fantastique caractéristique de certaines estampes, je le retrouve dans mon univers, très imaginaire. Les personnages de Kuniyoshi sont sublimes, autant dans leurs positions que dans leurs expressions, les motifs et le travail de la couleur est magique. Le mystique est aussi présent dans mon travail et je suis une grande fan des représentations des divinités hindoues, qui viennent orner tranquillement mes murs.

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Sacsàdos

Tu travailles à la fois le dessin et le design graphique, quel est ton regard sur le paysage actuel de ces deux domaines ?

Ma formation de graphiste influence fortement la manière dont je construis mes illustrations, qui sont pour le coups, très graphiques ! J’essaye de créer librement, sans me laisser influencer par les tendances graphiques du moment qui prolifèrent de façon soudaine un peu partout. C’est bien sûr un idéal car je suis forcément influencée par ce que je vois et d’en prendre conscience me permet de pouvoir m’en dépatouiller et jouer avec, un minimum.

Si tu avais la possibilité de collaborer avec n’importe qui ou n’importe quel projet, ce serait quoi ?

J’adorerais pouvoir faire un projet de scénographie avec/pour l’artiste musicienne Planningtorock (je suis une grande fan!). Sortir un bouquin aux éditions Nobrow. Faire une illustration pour un tapis de chez Anthropologie ! J’aimerais aussi avoir l’opportunité de pouvoir faire une résidence d’un an voire plus; l’idée de créer en continu, sans être perturbée par les trucs de la vie quotidienne me fait fantasmer, j’ai l’impression qu’il pourrait en sortir des choses monstrueuses ! J’ai récemment pu faire une résidence d’une semaine durant laquelle j’ai découvert une nouvelle façon de créer, influencée par l’environnement dans lequel j’étais. C’était plutôt idéal ; en bord de mer, au milieu de rien, des grands espaces. Cela m’a donné envie de créer de très grandes pièces, et de changer de médium, penser en volume ! Ça permet aussi de se concentrer sur des questions essentielles, d’être productif et dans ce cas précis, de rencontrer d’autres artistes.
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Tu te rappelles de ton dernier dessin, comme de ton premier ? C’était quoi ?

Non je ne me rappelle pas de mon premier dessin…mais je peux te parler du dernier ! C’est une série de trois dessins ; La Vague, L’Antre et Les jardins de l’Olympe. Femmes fluorescentes, jardins océans et plaisir abyssal en sont les mots clés. Ce sont des impressions de type digigraphies; du tirage d’art de haute qualité avec des encres pigmentaires. C’est la première série que je fais imprimer avec cette technique et aussi la première en grand format ; le combo des deux est plutôt visuellement réussi.

la Vague

L'Antre

Les Jardins d'Olympe

On peut voir ton dessin préféré ? et pourquoi ?

Je n’ai pas vraiment de préféré; j’aime bien le grand format que l’on retrouve notamment dans ma dernière série, et dans les grandes peintures que j’ai fais pour le “Shakirail” (un espace de travail artistique collectif situé à Paris 18). Le côté mystique de ces dernières occupe une place encore plus importante. Au niveau de la composition, j’aime bien la série des Extragalactiques, qui s’inspire des règles de représentation de l’image sacrée: le personnage est central et baigne dans un univers de symboles. Et puis la question du plaisir féminin, d’autant plus entre femmes, m’inspire fortement et je pense me concentrer sur ces thématiques pour les temps à venir.

Maitre Montagne

maitre Feu

maitresse Eau

Tu as des futurs projets ?

Je vais essayer un nouveau support : la peau! Pour les mois à venir, je travaille des dessins pour du papier-peint, et aussi une édition d’objets en céramique, et une exposition. Avec Cari medley nous allons prochainement collaborer avec la marque Social Tease, du design noir sur noir.

Des collaborations qui t’ont marquées ?

Avec notre duo Cari Medley, on a trouvé un bon équilibre et ça fonctionne bien. Je le précise car ça reste, à mon avis, assez rare de trouver quelqu’un avec qui être créativement sur la même longueur d’ondes, de s’entendre et que les choses se passent naturellement, sans tension. C’est d’autant plus important que nous travaillons à quatre mains pour toutes nos créations, de l’idée à la réalisation.

Il y a quelques mois j’ai réalisé une peinture avec le collectif Curry Vavart pour la mairie du 20eme arr. de Paris. Il s’agissait de peindre une armoire à feux dans la rue des pyrénées. J’ai adoré travailler dehors, confrontée au regard des autres, pas toujours bienveillant. Cela a déchaîné les passions des passants en créant du débat sur la question de l’opposition entre l’espace privé et l’espace public, et m’a interrogée sur le rôle que peut jouer l’art dans tout ça.

Pour finir, tu aurais une question que tu aimerais qu’on te pose ?

À vrai dire, moins on me pose de questions, mieux je me porte, car je suis un peu timide. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles je fais du dessin.

Conte-poster

collectionLaho2

Vous pouvez retrouver Laho sur :

Son site

 

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