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Le Dr. Von Hagens a des cadavres plein son placard

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Les momies ne sont plus les seuls macchabées à fleurir dans les musées. Place à une nouvelle génération de dépouilles, non moins spectaculaire.

Sujet d’étude et d’épouvante, le cadavre s’aventure rarement au-delà des caveaux ou des fours crématoires. Mais ces dernières années, un certain docteur s’évertue, sous couvert de science, à l’exposer aux regards de tous. Halloween ou non, il faudra s’y faire : les morts ne se cachent plus.  

Aux bons soins du Docteur Tulp  

Dr Gunther Von Hagens est un anatomiste allemand, diplômé de l’université de Heidelberg, dont l’allure singulière est bien connue du public anglais. En 2005, sur Channel 4, il était le maitre d’œuvre de la première dissection humaine à la télévision, lors de son émission en quatre parties “Anatomy for Beginners”. Plus encore que la chair exhibée, c’est le large Fédora noir, l’épais accent bavarois et l’aisance de l’anatomiste qui marquèrent la mémoire des téléspectateurs. 

Nonobstant sa carrière médiatique, le bon docteur est surtout l’inventeur d’un procédé sous brevet de conservation des corps nommé “plastination”. Évolution pratiquement définitive des techniques d’embaumement, ce procédé permet l’interruption totale du processus de décomposition en remplaçant les fluides corporels par un précis mélange de silicone et d’époxy.  L’exécution demeure coûteuse (bien plus qu’une simple thanatopraxie) et nécessite un an de travail au total. Le résultat en reste néanmoins surprenant, tant les organes, la chair et les tissus semblent conserver leurs teintes originelles.  

Après avoir expérimenté sur les animaux de 1977 à 1990, cette technique est perfectionnée pour s’appliquer aux corps humains. Et c’est en 1995, au Japon, que l’anatomiste expose aux yeux du monde son invention. Le succès est sans appel et sera reconduit dans plus de cinquante villes sous une forme plus aboutie, et sobrement nommée Body World. Ce qui était, à l’origine, un procédé à destination des conservateurs de musée est ainsi devenu un commerce lucratif. On comptait, par exemple, 26 millions d’entrées en 2008, et plus de 340 employés dans les divers centres de Plastinations.

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À corps et à prix 

Mais il n’est pas de triomphe sans controverse et celle qui entoure le travail de Von Hagens est vieille comme le monde. Les lois de l’Église furent les premières à condamner les expérimentations anatomiques sur le corps humain. Les dissections y étaient formellement prescrites, non pas par respect du défunt, mais pour ne pas dévoiler “les coulisses de la création”. Puis ce fut à l’État de légiférer, punissant alors toute atteinte à l’intégrité d’un cadavre (en dehors de raisons médicales), comme si l’identité se poursuivait malgré la désincarnation. 

La ville de Paris est la seule ville du monde à avoir refusé l’exposition Body World en 2009. L’utilisation de cadavres à des fins pécuniaires était, selon Jean Tiberi, le maire de l’époque :

“une violation du respect qui leur était dû”.

Genève fut le théâtre de contestation similaire de la part cette fois ci d’organisations religieuses, pour des motifs déjà mentionnés. Ces deux morales distinctes, celle qui persévère à voir la vie où il n’y en a plus et celle qui ne retient que l’œuvre divine, n’ont eu cesse de s’opposer à l’entreprise florissante du Docteur Von Hagens. 

L’anatomiste Allemand est pourtant catégorique : tous les corps exposés l’ont été dans le cadre d’un programme de donation. C’est en connaissance de cause que plus de 18 000 individus auraient déjà signé un agrément pour soumettre leur corps à ce procédé, avance le site internet de l’institut de Heidelberg.

Mais la présence d’un centre de plastination dans la région de Dalian, en Chine, lui-même à proximité de trois camps de travail et d’emprisonnement, vient semer le doute quant à la réelle provenance des corps. Le journaliste Ethan Gutmann accuse l’institut du Dr Von Hagens d’être “une multinationale de cadavres” qui, en connivence avec le gouvernement chinois, organiserait un vaste et illégal trafic d’organes. Les corps des prisonniers s’élèveraient à quelques millions de Yens, une broutille à l’aune des bénéfices engendrés.  

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Médecine Artistique  

Que l’on s’entende, le docteur Von Hagens n’est pas un artiste. Du moins, il ne pourrait légalement prétendre au titre. L’exposition Body Worlds se définit comme un “voyage éducatif” qui tend à faire à connaitre “la beauté anatomique de l’individu”.

Les spectateurs peuvent, de plus, y observer poumons de fumeurs, artères cardiaques obstruées et tissus cancéreux, avec pour résultat, espèrent les organisateurs, l’adoption d’une meilleure hygiène de vie. Que la sincérité du discours réussisse à convaincre ou non, force est d’admettre que le travail du docteur Von Hagens vient combler, si ce n’est un vide, du moins une méconnaissance de notre anatomie.  

Or la plupart des “œuvres” ne se plient pas toujours à cette fameuse sobriété médicale. Aux détours des diverses expositions, il arrive de voir les défunts pratiquer plusieurs sports : monter à cheval, s’accoupler ou jouer au poker, dans des postures volontairement théâtrales qui semblent moins vouloir d’éduquer que de créer l’effet.

D’autres compositions peuvent même être retrouvées dans le répertoire commun, comme celle du “Skin Man” – corps écorché brandissant sa propre peau – qui n’est pas sans rappeler à l’identique un motif de la Chapelle Sixtine à Rome. Ajoutez à cela des pantomimes du penseur de Rodin, du Christ gisant et d’un homme de Vitruve, et vous devinerez en le docteur Von Hagen une sensibilité classique qui ne nous laisse pas indifférent.  

Pareille excentricité existait déjà chez Honoré Fragonard au 18ème siècle. Il est en cela tentant d’animer ce qui est inanimé par essence. Mais le docteur Von Hagen n’hésite pas non plus à prendre à contre-pied cette ambition frankesteinienne en déconstruisant les corps pour les replacer dans des formes et des perspectives inhumaines.

Certains cadavres sont alors tranchés dans la longueur, d’autres supportent d’avoir leurs colonnes vertébrales mises à l’horizontal ou leurs systèmes sanguins et nerveux exposés côte à côte. Puis ce sont, dans le cas de “Star Warrior” et de “Drawer man”, des motifs géométriques que l’on croirait sortis d’une peinture cubiste, creusés à même la chair. Le corps n’est plus si immuable, il se tord et pivote selon les bons soins de l’artiste anatomiste, qui, tour à tour, se joue de la rigidité d’un os ou de la flexibilité de la peau. 

Cadavres exquis

Si le travail de Von Hagen s’avère bien être de l’art, sur quel mécanisme repose-t-il ? Concédons-lui tout d’abord une volonté d’immortaliser le corps, à l’inverse d’un art contemporain qui n’a cessé depuis des décennies d’éphémériser. Reconnaissons-lui, de plus, une esthétique macabre, proche des vanités flamandes, que la lumière tamisée de ses expositions accentue agréablement.

Puis c’est aussi la prouesse technique qui permet pour la première fois de transcender l’intériorité de notre corps. Mais le principal ressort des expositions Body Worlds semble surtout reposer sur un étrange sentiment grotesque, dénué de solennité, obscène et amusant, sorte de danse macabre au son de l’œuvre de Camille Saint-Saëns. 

Quoiqu’il demeure chez le spectateur une curiosité morbide, il est peu probable qu’il trouve dans les œuvres du docteur un effet de “miroir sur nous-même”, qui a fait prospérer le mouvement Body Art dans les années 80. En effet, les corps de Body World sont soumis à un tel travail, à une si radicale transformation, qu’il est impossible de reconnaitre l’humain originel.

Cette transfiguration par la technique est à rapprocher des têtes réduites des peuples Jivaro que les collectionneurs s’arrachent sans jamais reconnaitre la victime sacrifiée. Ou encore, on y retrouve une influence proche de la peinture du britannique Turner, qui une fois appliquée ne ressemble plus à de la peinture, mais simplement à l’océan qui lui sert de modèle.

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Il est admis depuis longtemps que le corps humain est la plus belle construction qu’il soit donné de trouver à l’état naturel. Ses proportions, ses différences de matières et de textures, ses teintes nuancées et la complexité de son ingénierie en font un support idéal pour l’artiste.

Mais le docteur Von Hagens tend à nous prouver que nos composantes sont tout aussi précieuses que le marbre ou l’albâtre, aussi rares et demandées que le topaze ou l’émeraude. Demandez-vous alors ce que coûte votre poids en or, et certainement qu’il sera plus cher que l’or lui-même.

La vérité sur le travail du Docteur Von Hagens, est qu’il ne reconnait en notre corps ni une part de notre individualité, ni l’œuvre de Dieu. Nous ne sommes pour lui qu’un ensemble de matériaux : des os, des organes et des tissus qui lui tarde de pouvoir utiliser un jour.

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  1. Si vous l’aviez recherché, vous auriez lu qu’il n’a rien à voir avec la Bavière. Il est originaire de l’ex-RDA et a fait ses études à Lübeck, dans le nord de l’Allemagne (RFA).

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