Photographe humaniste, pionnière du photojournalisme et compagne de route des surréalistes, Denise Bellon reste peu connue du grand public. Pourtant, son œuvre a couvert presque tout le XXᵉ siècle, des années 1930 aux années 1970. Le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme lui dédie une rétrospective à visiter jusqu’au 8 mars 2026.

© Denise Bellon / akg-images
Née à Paris en 1902 dans une famille juive originaire d’Alsace et d’Allemagne, Denise Bellon (née Denise Hulmann) est une figure majeure, mais trop souvent méconnue, de la photographie française du XXᵉ siècle. Fortement influencée par la « Nouvelle Vision » – un mouvement artistique lié aux principes du Bauhaus qui considérait la photographie comme une pratique autonome et innovante –, elle contribue en 1934 à la fondation de la coopérative Alliance Photo, première agence photographique de l’entre-deux-guerres.
Son travail photographique l’amène à voyager : des Balkans à l’Afrique, en passant par la Finlande, où elle réalise de nombreux reportages, ainsi que des commandes publicitaires. C’est d’ailleurs par ce biais qu’elle débute sa carrière, en 1930, lors de son retour à Paris après sa séparation d’avec son premier mari, Jacques Bellon, dont elle conservera le nom pour sa pratique professionnelle. Intégrée au Studio Zuber, elle y réalise notamment la photographie d’une publicité pour Peugeot ou la couverture de Photographie 1938, un luxueux recueil annuel édité par la revue Arts et métiers graphiques.
L’acquisition d’un Rolleiflex, aux négatifs de format carré 6 x 6 cm, marque un tournant : elle se tourne vers le photoreportage. Avec ses compagnons du Studio Zuber – René Zuber, Pierre Boucher, Émeric Feher et Pierre Verger –, elle fonde Alliance Photo, une agence-coopérative où les photographes restent indépendants. L’essor de la presse illustrée profite à l’agence comme à la photographe : ses images paraissent dans des revues aussi variées que L’Art ménager, Art et médecine, Paris Sex-Appeal, Vu, Regards ou Match.

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Les débuts du reportage
Dès 1934, Denise Bellon réalise son premier grand reportage dans les Balkans, accompagnée d’Olivier Béchet. Traversant la Croatie, l’Albanie, la Grèce et la Bulgarie, elle y forge son style : un mélange de compositions audacieuses, de portraits saisissants et d’attrait pour l’insolite. Ses clichés révèlent déjà une patte unique, marquée par une curiosité pour « les petits métiers et les scènes ordinaires de la vie urbaine ».
En 1936, elle se rend au Maroc et rejoint Pierre Boucher qui avait déjà effectué un premier reportage sur place en 1935. Il s’agit cette fois-ci d’une commande de la Compagnie des chemins de fer du Maroc. Elle illustre le développement rapide de Casablanca et ses constructions modernes, mais photographie aussi l’envers de ce décor, comme « le quartier réservé de Bousbir, où elle réalise sans fausse pudeur de beaux portraits de prostituées, ou le bidonville de Ben M’Sick ».
La menace d’une guerre, qui deviendra par la suite la « guerre d’Hiver », l’amène en Finlande en 1939. Envoyée sur place par l’hebdomadaire Match et le pays vivant sous la menace d’une invasion soviétique (le pacte Molotov-Ribbentrop, signé en août 1939, comporte une clause qui inclut le pays dans le giron de l’influence soviétique), Denise Bellon photographie aussi bien la courageuse mobilisation des Finlandais, sous les ordres du maréchal Gustaf Mannerheim, que la préparation des jeux Olympiques prévus à Helsinki en 1940. Achevant son périple en Estonie et en Lettonie, elle s’envole ensuite pour l’Afrique occidentale française où elle documente la conscription de volontaires africains dans les forces françaises.

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Une exposition sur les pas de l’artiste
L’exposition retrace d’abord ses débuts : sa naissance, son entrée dans la photographie, son implication dans Alliance Photo, puis ses premiers reportages. Elle s’attarde ensuite sur la période trouble de la Seconde Guerre mondiale. En juin 1940, après la défaite française, Denise Bellon quitte Paris avec ses négatifs, échappant de justesse au pillage des locaux d’Alliance Photo par la Gestapo. Ses tirages, restés sur place, disparaissent à jamais. Elle se réfugie à Lyon avec son second compagnon, Armand Labin, journaliste juif roumain engagé dans la Résistance sous le pseudonyme de Jacques Bellon. Hésitant à partir pour le Maroc avec ses filles, elle reste à Lyon et réalise des reportages diffusés dans la presse locale.
L’exposition se penche ensuite sur l’après-guerre et la période suivant la Libération. Armand Labin fonde le Midi libre pendant que Denise Bellon s’intéresse aux paysages et à l’architecture : « châteaux, églises, cloîtres, ruines et constructions industrielles apportent une richesse documentaire à son fonds et constituent un inventaire du patrimoine régional ». Réalisant des reportages, elle évoque le rigoureux hiver 1944, la présence et l’aide américaine à Paris et à Lyon, les élections de 1945 – les premières depuis 1936 –, et la vie quotidienne des Français.
Enfin, les deux dernières parties de la rétrospective sont dédiées à sa rencontre avec les figures majeures de l’art et à ses dernières photographies : ses amies de l’école primaire de la rue de Villiers, dans le 17ᵉ arrondissement, ont épousé qui le peintre André Masson, qui l’écrivain Georges Bataille puis le psychanalyste Jacques Lacan, qui l’écrivain, éditeur et critique Jean Piel, qui Théodore Fraenkel, médecin et écrivain proche d’André Breton. L’artiste s’approche ainsi des surréalistes avec qui elle cheminera.

© Denise Bellon / akg-images

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Denise Bellon a traversé le XXᵉ siècle l’œil grand ouvert, capturant l’insolite, le tragique et le sublime avec une même intensité. Son œuvre, à la croisée du photojournalisme, de l’art et de l’engagement, est un témoignage précieux d’une époque en perpétuel mouvement. Pionnière, humaniste et libre, elle a su faire de son appareil photo une arme de résistance et de poésie.
L’exposition du MahJ ne se contente pas de rendre hommage à une artiste majeure : elle nous invite à redécouvrir le monde à travers son regard vagabond. Un regard qui, aujourd’hui encore, nous rappelle que la photographie peut être à la fois un miroir et une fenêtre ouverte sur l’inconnu.



