Reporter-photographe militaire pendant dix ans, JĂ©rĂ©my Lempin documente les conflits les plus rĂ©cents menĂ©s par l’armĂ©e française. Il s’intĂ©resse de près Ă ce que l’on appelle l’état de stress post-traumatique en suivant d’anciens militaires souffrant de ce trouble, avec l’espoir d’aider Ă rendre visible ce sujet tabou au sein des forces armĂ©es.

Au premier coup d’Ĺ“il, JĂ©rĂ©my Lempin donne le ton . Son ouvrage photographique s’intĂ©ressant Ă l’état de stress post-traumatique est pensĂ©, dĂ©signĂ© Ă la façon des dossiers mĂ©dicaux de l’armĂ©e : couverture rigide noir, photographies imprimĂ©es sur des feuilles volantes retenues par un simple fil rouge Ă©voquant les fiches mĂ©dicales de soldats. Pour montrer son travail photographique, JĂ©rĂ©my Lempin reste dans le champ du militaire et du mĂ©dical. Il en tire ainsi un « livre-objet ».Â
A l’intérieur toutefois, aucun dossier médical, aucune analyse de sang ou ordonnance, mais une radiographie de l’état mental d’une sélection de militaires et anciens militaires aujourd’hui victime d’un état de stress post-traumatique, désormais reconnu comme blessure morale. Dans cet ouvrage, Jérémy Lempin ne montre « que les images les plus puissantes, celles qui disent le mieux l’enfer d’une vie entièrement paralysée par les conséquences de cette maladie et qui gangrène peu à peu toute la sphère familiale ».
Devenir la voix de six témoins
JĂ©rĂ©my Lempin donne la parole Ă six tĂ©moins dont l’état de santĂ© reste prĂ©occupant : un ancien maĂ®tre-chien du 132e RĂ©giment d’infanterie cynotechnique de l’armĂ©e de terre Ă Suippes, en arrĂŞt longue maladie depuis une mission en Centrafrique en 2015 ; un ancien du 75e RIMA (rĂ©giment d’infanterie de marine) parti en septembre 1960 en AlgĂ©rie Ă l’âge de 19 ans ; un technicien en identification criminelle dans la gendarmerie, revenu d’une mission 6 mois en Afghanistan en 2011 avec un ESPT ; un ancien soldat du 1er RIMA rentrĂ© du Mali en 2013 ; la veuve de Jean-Louis, atteint d’un ESPT depuis 1994, dĂ©tectĂ© en 2015, après avoir enchaĂ®nĂ© 18 opĂ©rations extĂ©rieures (Rwanda, ex-Yougoslavie, Afghanistan), soit une carrière de 25 ans au 3e RIMA (rĂ©giment d’infanterie de marine de Vannes) ; et une infirmière aux services de santĂ© des armĂ©es atteinte d’un ESPT depuis le suicide d’un de ses collègues en France en 2016.
“ L’Ă©tat de stress post-traumatique, c’est comme un film d’horreur dans la tĂŞte. ”
Élio, 12 ans, fils d’une infirmière militaire
« Elle Ă©tait infirmière militaire dans la marine », explique JĂ©rĂ©my Lempin. Cette dernière avait signalĂ© un collègue atteint de stress post-traumatique Ă sa hiĂ©rarchie. Un jour, comme le raconte le photographe, alors qu’ils rangent la rĂ©serve, « il prend un truc, elle lui dit “non, surtout pas !” ». Le mĂ©dicament en question, injecter en trop forte dose, peut entrainer la mort. Une information qu’il a retenu, prĂ©cise JĂ©rĂ©my Lempin, et, « deux jours plus tard, se l’est injectĂ© ». L’infirmière amène donc son collègue en en rĂ©animation, mais il est dĂ©jĂ trop tard. Ă€ son tour, elle Ă fait un stress post-traumatique.
Autant de vie, si ce n’est brisĂ©e, du moins fortement impactĂ©e par cet Ă©tat de stress post-traumatique qui se traduit, selon les cas et les personnes, par diffĂ©rents symptĂ´mes : alcool, drogues, agoraphobie, hyperactivitĂ©, cauchemars. Mais aussi un Ă©tat d’hypervigilance, comme si les sujets Ă©taient encore sur le théâtre d’opĂ©ration, et oĂą chaque bruit peut leur rappeler les horreurs du terrain. Bien qu’ils ne « prĂ©sentent aucune sĂ©quelle physique apparente », ils traĂ®nent parfois une « blessure invisible qui grignote peu Ă peu l’esprit, puis le corps », analyse JĂ©rĂ©my Lempin, photographe Ă l’origine de la sĂ©rie photographique.


Aux côtés des blessés
Pour réaliser son reportage, Jérémy Lempin ne se contente pas de passer, de prendre ses photographies et de repartir. Il lui faut établir une relation de confiance avec le sujet photographié, en restant avec lui et sa famille, en le côtoyant dans son quotidien, parfois plusieurs jours de suite.
Comme ses témoins s’étaient engagés dans l’armée au début de leur parcours, ces militaires ou anciens militaires s’engagent avec le photographe pour la réalisation de la série photographique, bien qu’ils puissent émettre des demandes : ainsi, l’un d’eux demande à ne pas être pris de face. Une situation qui n’empêche pas certains d’entre eux de demander leur retrait avant publication, ne souhaitant finalement pas voir les photographies publiées.
« Ça a été progressif. Petit à petit, mon comportement a changé, avec de l’hyper vigilance, du stress, des cauchemars, des réminiscences de scènes qu’on avait vécues là -bas, de l’agressivité. Je me suis renfermé sur moi-même ».
Solitude, impossibilitĂ© d’agir, l’ancien militaire et photographe Ă l’occasion d’observer l’impact de ces blessures sur la vie des soldats. « Les rendez-vous mĂ©dicaux se font parfois dans des locaux Ă Paris, mĂŞme pour des militaires vivant en dehors de la capitale. Ce qui veut dire prendre les transports, passer par Montparnasse, traverser la ville : autant de lieux frĂ©quentĂ©s qui ne conviennent pas Ă un agoraphobe ! », explique-t’il. Et l’agoraphobie, symptĂ´me possible des troubles de stress post-traumatique, rend cette situation intenable !
« Ça a été progressif. Petit à petit, mon comportement a changé, avec de l’hyper vigilance, du stress, des cauchemars, des réminiscences de scènes qu’on avait vécues là -bas, de l’agressivité. Je me suis renfermé sur moi-même. On se retrouve un petit peu seul au monde. C’est en consultant une psychologue qu’on m’a expliqué ce que c’était que le stress post-traumatique. En fait, je ne le savais pas. Maintenant ça fait trois ans, trois ans que je suis là -dedans. C’est surtout mon entourage qui a déclenché l’alerte. Consommation d’alcool, prise de drogue, comportement inadéquat. Petit à petit, en allant consulter, on a compris qu’une blessure s’était installée depuis l’opération Serval » raconte Benjamin, ancien soldat du 1er RIMA (régiment d’infanterie de marine d’Angoulême), rentré du Mali en 2013
Pendant plusieurs annĂ©es, JĂ©rĂ©my Lempin a donc documentĂ© le quotidien de ces blessĂ©s Ă plus d’un titre, « leur souffrance et celle de leurs proches » afin de « rendre hommage aux combattants qu’ils restent et mettre un visage sur des blessures aujourd’hui trop sous-estimĂ©es ». Un travail qui lui permet de « montrer l’être humain dans toute sa fragilitĂ©, un thème au cĹ“ur de sa rĂ©flexion photographique ». Sans doute le gouvernement et l’armĂ©e française auraient-ils matière Ă penser Ă l’issue de cette lecture !

Si vous ĂŞtes concernĂ© par l’ESTP, le ministère des ArmĂ©es a mis en place un numĂ©ro d’appel pour les militaires, les anciens militaires et leur famille, accessible 24/7, en appel gratuit et anonyme :
ÉCOUTE DÉFENSE :
08 08 800 321



