Artiste visuelle basée à Prague, Sarah Dubná développe une œuvre singulière à la croisée de plusieurs pratiques : peinture, tatouage, et même, apiculture. Son travail s’ancre dans une exploration des gestes qui laissent des marques, des surfaces qu’on transforme, des tensions entre violence et soin. À travers des techniques de griffure, de perforation, et de suture, elle interroge notre rapport à la matière et à l’altérité, en mobilisant des références issues du posthumanisme et de la pensée queer.

Entre pratiques visuelles et apiculture
Issue d’un milieu scientifique, l’artiste a d’abord entamé des études de biochimie, avant de se tourner vers les arts plastiques. Cette double appartenance nourrit son travail, de par l’attention aux écosystèmes, la symbolique du soin, et la relation entre humains et non-humains.
En 2020, elle achève ses études à l’Académie des Beaux-Arts de Prague. Son projet de diplôme, Silent Exchange, présenté sous forme d’installation audiovisuelle, explorait la communication interespèces à travers une série d’entretiens menés auprès d’apiculteurs. En parallèle de sa formation artistique, elle a également étudiée l’apiculture, et s’intéresse particulièrement à la piqûre d’abeille, à la fois guérisseuse et potentiellement fatale. Elle poursuit actuellement une recherche doctorale à l’UMPRUM, où elle continue sa reflection autour des gestes de piqûre; qu’il s’agisse de ceux des abeilles, d’aiguilles à tatouer ou d’autres outils.

La colère comme force créatrice
Sa pratique visuelle se déploie sur des supports multiples : textiles récupérés, toiles, murs ou peau humaine. Elle explore la manière dont les matières réagissent lorsqu’on les met à l’épreuve, en testant ce qu’elles peuvent supporter et quelles sont leurs limites. Bien qu’abstraites, ses œuvres gardent quelque chose de très physique. Chaque marque, chaque entaille, raconte une histoire prise entre la violence et le soin, la colère et le calme.

La colère, justement, est un moteur important de sa démarche. S’inspirant de la pensée de Jack Halberstam, pour qui la colère peut devenir un espace politique à habiter collectivement, Sarah Dubná explore la rage comme une force agissante. Chez elle, la colère n’est pas destructrice mais transformatrice ; c’est un levier pour résister aux normes, et pour penser et panser autrement. Plutôt que de la réprimer, l’artiste choisit de l’habiter pleinement, de lui donner forme. Ses peintures griffées, coupées, réassemblées avec des agrafes ou de la colle, traduisent une volonté de comprendre cette énergie souvent discréditée, surtout lorsqu’elle émane de voix longtemps marginalisées, notamment de femmes ou des personnes queer. En se réappropriant et en embrassant la rage, elle en fait une force motrice, un langage du corps et du collectif.

Blesser pour guérir: l’aiguille comme outil de résistance
À la croisée de la pratique artistique et du tatouage, Sarah Dubná navigue entre deux mondes : celui, institutionnalisé, de l’art académique, et celui, plus mouvant et collectif, des réseaux queer autogérés. Elle s’intéresse au tatouage comme pratique socialement située et émotionnellement chargée, en particulier au sein des communautés queer et marginalisées.

Loin d’un simple geste esthétique, elle envisage le tatouage comme une forme de traumatisme conscient ; une transformation volontaire de la peau, à la fois douloureuse et réparatrice. Pour cela, elle crée des œuvres uniques, chaque tatouage étant conçu spécifiquement pour le corps de la personne qui le porte. Cette démarche reflète un rapport intime et singulier à la peau, qu’elle considère comme un espace d’expression et d’inscription des histoires personnelles, des désirs et des mémoires corporelles. Chaque tatouage devient alors une extension du corps, une intervention qui transforme la peau en une sorte de toile vivante, marquée à la fois par la singularité de l’individu et l’intention de l’artiste.

Les motivations individuelles croisent alors des enjeux plus larges : autonomie corporelle, genre, et résistance aux normes dominantes. L’acte de tatouage devient alors, comme le souligne l’autrice Roxane Gay, un acte de reprise de pouvoir sur soi-même.

L’artiste s’intéresse en particulier à des lieux alternatifs qui réinventent le tatouage comme espace de soin, de partage, et de résistance collective. Cette recherche s’enracine aussi dans des collaborations concrètes, avec des tatoueurs engagés comme le collectif MAG DRAG, dont les pratiques croisent pensée décoloniale et réflexion éthique sur l’usage de motifs culturels.

En mêlant sensibilité engagée et approche expérimentale, Sarah Dubná nous pousse à revoir le corps comme une archive vivante. À travers ses œuvres, qu’elles soient peintes ou tatouées, elle nous invite à envisager le corps et la toile comme un espace où se croisent les récits intimes, les douleurs vécues et les possibles inexplorés.





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