Matthieu Ricard

Peintre de lumière : la photographie comme pratique de l’émerveillement

Image d'avatar de Benoît Dupuis-TordjemanBenoît Dupuis-Tordjeman- Le 18 novembre 2025

Matthieu Ricard, connu pour son engagement spirituel et pour ses photographies, nous offre avec son ouvrage Lumière, publié aux éditions Allary une exploration visuelle et philosophique de la lumière. À travers des paysages grandioses et des portraits intimes, il nous rappelle que la photographie, comme la méditation, est une quête de présence et de sens.

Moine boudhiste, Matthieu Ricard est aussi connu pour ses photographies et ses actions humanitaires. Avec Lumière, publié aux éditions Allary, l’artiste ascète propose une exploration à la fois visuelle, méditative et spirituelle des paysages qu’il traverse et des personnes qu’il rencontre et dont il rend compte à travers sa pratique de la photographie.

Né le 15 février 1946 à Aix-les-Bains (Savoie, France), Matthieu Ricard est le fils du philosophe et académicien Jean-François Revel (de son vrai nom Jean-François Ricard) et de l’artiste peintre Yahne Le Toumelin, elle-même devenue nonne bouddhiste. Il grandit dans un milieu intellectuel et artistique, baigné par les idées des cercles parisiens qui le préparent au parcours qu’il suivra après. 

Citant Henri Cartier-Bresson qui déclarait que « les photos [le] prennent, et non l’inverse », Matthieu Ricard ne déclenche l’obturateur que lorsque l’image s’impose à lui comme une évidence. Des instants où les personnages, le lieu et la lumière « se rencontrent d’une manière si parfaite que je ne peux résister à l’envie de capter cette image et de l’offrir à tous ceux qui poseront leurs yeux sur elle ». La photographie devient source d’espoir, dans l’intention de « restaurer la confiance dans la nature humaine et de raviver l’émerveillement devant la part sauvage du monde ». 

Landmannalaugar, montagne rhyolitique, champs de laves et d’obsidienne, et rivières, Islande, september 2023.
Landmannalaugar, montagne rhyolitique, champs de laves et d’obsidienne, et rivières, Islande, september 2023.

Une vie à peindre 

Mais l’artiste ne se contente pas de citer Henri Cartier-Bresson : « La photographie, c’est l’art de peindre avec la lumière », disait Alphonse de Lamartine. Une façon de rendre hommage à la beauté, de faire vibrer les couleurs ou chanter la lumière comme il est écrit dans l’ouvrage. Mais le comparatif avec le peintre s’arrête là : « le peintre travaille dans la durée avec la matière ; le photographe, lui, peint avec le temps et la lumière », note Matthieu Ricard. 

Son intérêt pour la photographie, cette envie de peindre le monde commence tôt : il n’avait que 12 ans lorsqu’il se découvre une fascination pour la lumière et qu’il reçoit son premier appareil photo : un Foca Sport. Le moine en devenir cherche alors ses sujets dans les miroitements à la surface des étangs ou les reflets à travers un verre. « Ne comptez pas sur Matthieu pour les photos de famille », aurait déclaré sa famille. 

La nature devient rapidement son sujet de prédilection. Il pratique au côté d’André Fatras, photographe animalier de renom devenu son ami, avant de finir dans les pages des magazines Réalités et Connaissance de la campagne. « Avec les voyages dans l’Himalaya, en Inde, puis au Népal, au Bhoutan et finalement, au Tibet, que j’ai visité vingt et une fois, de nouvelles perspectives s’ouvrirent à moi », raconte-t-il.

 

Moine du monastère tenant un encensoir au
monastère de Shéchèn à Katmandou au Népal.
Moine du monastère tenant un encensoir au monastère de Shéchèn à Katmandou au Népal.

« Lors de mon premier voyage à Darjeeling en 1967, à l’âge de vingt et un ans, et au cours des six allers-retours qui suivirent avant que je ne m’y installe définitivement fin 1972, je photographiai principalement mes maîtres spirituels, en argentique bien sûr. Cette technique, combinée à mes ressources financières limitées et à la difficulté de trouver du matériel photographique dans ces régions reculées, exigeait une grande parcimonie. Avec une quinzaine de pellicules Kodachrome en poche pour une année entière, chaque cliché comptait et il était difficile d’expérimenter. Qui plus est, je devais les envoyer à Bombay pour le développement et attendre un mois avant qu’elles ne reviennent. Ces contraintes m’obligeaient à attendre le moment parfait, là où aujourd’hui, dans les mêmes conditions, je prendrais probablement des dizaines de photos ».

« Un jour que je me reposais sur la rive du lac, j’ai connu une liberté exempte de tout concept, un état clair, vaste et ouvert »

Grand yogi tibétain Shabkar, XIXe siècle. 

En 2000, le passage au numérique est pour lui une révolution : fini la parcimonie, le voilà qui peut expérimenter comme il l’entend, sans limite. Il développe par la suite une approche contemplative où peinture de lumière et méditation se mêlent. Il s’intéresse notamment à la couleur, sur le modèle d’Ernst Haas ; explore l’infiniment grand et l’infiniment petit qui, pour le bouddhiste qu’il est, ne sont en réalité qu’une continuité essentielle ; est attiré par les formes fractales qui se répètent à l’infini, à toutes les échelles. Une démarche qui « trouve un parallèle dans la méditation. Pour éveiller l’esprit et dissiper la torpeur, on concentre parfois toute son attention sur un petit objet, comme une fleur par exemple ». 

Une vie à peindre avec la lumière donc, à l’image de ce chant de Lorien Testar où « Dans chaque toile / L’histoire s’écrit / L’art se mêle à la vie / Empreinte de lumière / Nos cœurs à découvert ». 

Le tout par Cinq 

L’explication de phénomène par 5 requiert ici quelques explications plus avancées de l’univers du bouddhisme et son rapport à la lumière et des trois dimensions ou « corps » de la parfaite bouddhéité. Le premier corps correspond à la pureté primordiale de l’Éveil, la nature fondamentale de l’esprit, qui transcende l’intellect et les concepts. 

Le deuxième corps se déploie à partir du 1er sous la forme de lumières de cinq couleurs,  correspondant à cinq aspects de la sagesse : Akshobhya, blanc, est détenteur de la sagesse pareille à un miroir ; Ratnasambhava, jaune, est détenteur de la sagesse de l’égalité parfaite ; Amitabha, rouge, est détenteur de la sagesse du discernement parfait ; Amoghasiddhi, vert, est détenteur de la sagesse tout accomplissante ; et Vairocana, bleu, est détenteur de la sagesse de la dimension absolue. Le troisième corps est l’expression d’une connaissance sans entraves qui s’exprime par une compassion illimitée et inconditionnelle pour tous les êtres.

Parallèlement aux cinq aspects de la sagesse, le bouddhisme évoque une multitude de poisons mentaux qui découlent d’une dualité entre soi et le monde. Parmi les cinq principaux : l’animosité, le désir-attachement (l’envie compulsive de posséder, de contrôler ou de s’accrocher à des objets, des personnes, des situations ou même des idées, dans l’illusion que cela apportera un bonheur durable), l’orgueil, la jalousie et l’ignorance.  

« Ainsi, les cinq sagesses, les cinq poisons mentaux, les cinq directions (les quatre directions cardinales et le centre) sont associés aux cinq couleurs – blanc, jaune, rouge, vert, et bleu. Ces couleurs sont également liées aux cinq éléments, la terre (jaune), l’eau (blanche), le feu (rouge), l’air ou vent (vert), en tant que principes de solidité, d’humidité, de chaleur et de mouvement, ainsi que l’espace (bleu) au sein duquel les quatre autres éléments se déploient et sans lequel ils ne pourraient exister », raconte Matthieu Ricard. Ces cinq couleurs tissent la trame de l’ouvrage. 

Retour à la lumière 

« Au fil des pages, des lumières exceptionnelles du Tibet à celles du Népal et du Bhoutan, puis plus tard de l’Islande, du Yukon et du Nunavut au Canada, de la Patagonie ou encore de la Cappadoce en Turquie, je pars en quête de ces instants magiques où les couleurs éclatent dans toute leur singularité. Le photographe se fait alors peintre : la lumière est sa matière, son pinceau est le regard », explique l’anachorète. 

Outre la lumière des paysages, Matthieu Ricard s’intéresse aussi aux portraits, « fenêtre sur la lumière intérieure qui réside au plus profond de chacun et passe dans le regard », précisant que, « dans le jeu subtil des ombres et des lueurs, un regard peut devenir un univers à lui seul ». 

L’un des principes du bouddhisme est l’impermanence de toute chose. Pour le moine artiste, « la photographie, bien que tout aussi éphémère, s’efforce à sa manière de saisir l’instant, de figer une fraction de ce qui est voué à disparaître ». Et de ce questionner sur cette pratique, « pour nous aider à mieux comprendre la fragilité de la vie et du monde qui nous entoure ». 

« À l’aube de ses cent ans, ma mère affirmait : “Les gens disent qu’au moment de mourir, nous redevenons poussière. Mais non, nous redevenons lumière”  », raconte Matthieu Ricard. Avec Lumière, fruit de soixante années de photographie, il essaie de partager cette vision de la lumière, celle qui nous traverse, celle vers laquelle nous tendons tous. Et ainsi, l’art mêlé à la vie et l’empreinte de lumière laissent-elles « nos cœurs à découvert ».

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Benoît Dupuis-Tordjeman
Article écrit par :
Journaliste et photographe, je m'intéresse à l'art mais aussi aux sciences. Amateur de grandes randonnées et d'astronomie, j'aime découvrir le monde et en partager la beauté. J'aime aussi communiquer cet amour du beau et parler d'écologie. https://linktr.ee/benoitdt_photographie

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