Dans une époque saturée de technologies, Bastien Cuénot façonne une œuvre où la matière raconte la fracture du monde. Entre vestiges du vivant et artefacts numériques, son travail capte l’instant précis où tout commence à vaciller

Le regard s’accroche d’abord aux surfaces, aux textures, aux collisions inattendues. Puis vient une sensation plus diffuse : quelque chose glisse, s’altère, se dérobe. Bastien Cuénot ne décrit pas un futur hypothétique, il capte un présent déjà fissuré. Son travail s’inscrit dans cette ère que l’on nomme Anthropocène, mais refuse toute posture démonstrative.

Ici, la pensée passe par la forme, par l’assemblage, par la tension entre des éléments qui ne devraient pas dialoguer. Bois, pierre, laine rencontrent écrans, circuits, fragments d’objets connectés. De cette friction naît une écriture plastique dense, presque nerveuse.
Matières en conflit, monde en mutation

Rien n’est laissé au hasard dans ces compositions. Chaque matériau porte une mémoire, un usage, une histoire. Le bois conserve la trace du vivant, la pierre évoque le temps long, tandis que les objets technologiques, eux, racontent l’instantané, l’obsolescence accélérée, la dépendance contemporaine. Bastien Cuénot ne juxtapose pas ces éléments : il les force à coexister, à se contaminer.

Ce dialogue produit une forme d’inconfort fertile. L’œil reconnaît, mais ne parvient pas à stabiliser ce qu’il voit. Les repères vacillent. L’objet familier devient étrange, presque inquiétant. À travers ces hybridations, une réalité s’impose : le progrès ne se résume plus à une promesse. Il s’accompagne d’une perte, d’un déplacement, d’un déséquilibre. L’œuvre agit alors comme un révélateur silencieux, une manière de rendre perceptible ce qui, d’ordinaire, se dissout dans le flux quotidien.

Regarder l’effacement sans détour

Le terme d’extinctionnisme, que l’artiste revendique, installe immédiatement une tension. Il ne s’agit pas d’un effet de langage, mais d’un positionnement. Bastien Cuénot observe une disparition en cours, lente, diffuse, presque imperceptible. Elle ne concerne pas uniquement la matière ou les écosystèmes, mais touche aussi les structures symboliques, les récits, la place même accordée à l’humain.
Dans ce contexte, la montée des technologies intelligentes agit comme un accélérateur. Les machines produisent, analysent, décident. L’humain, lui, recule, s’adapte, parfois s’efface. Cette mutation ne donne lieu à aucun manifeste frontal. Elle traverse les œuvres, les habite, les structure. Une inquiétude sourde affleure, sans jamais sombrer dans la démonstration. Le regard reste libre, mais impossible d’ignorer ce sentiment d’instabilité.

Formes ouvertes, pensée en mouvement

Aucune fidélité à un médium unique. Sculpture, installation, image, texte, dispositifs interactifs : Bastien Cuénot circule, expérimente, déplace les frontières. Cette mobilité traduit une volonté claire : refuser les cadres fixes pour mieux épouser la complexité du réel. Chaque pièce fonctionne comme un fragment d’un ensemble plus vaste, un point de tension dans une cartographie en constante évolution.

Les œuvres ne cherchent pas à conclure. Elles ouvrent des espaces, suggèrent des pistes, laissent émerger des contradictions. Beauté et inquiétude cohabitent, mémoire et disparition s’entrelacent. Une forme de poésie surgit, non pas pour adoucir le propos, mais pour lui donner une profondeur supplémentaire. Le sensible devient un outil critique, une manière d’atteindre ce que le discours seul ne peut saisir.
Pour prolonger la réflexion, découvrez le travail de Bordalo II, un artiste qui, lui aussi, interroge les dérives de notre époque à travers la transformation des matériaux contemporains.
Bastien Cuénot impose une vision exigeante, lucide, jamais complaisante. Son travail ne rassure pas, il éclaire. Dans ces assemblages fragiles, une évidence se dessine : le monde change plus vite que les mots pour le dire, et l’art reste l’un des rares espaces capables d’en capter la vibration profonde.
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