« Le miroir pleure-t-il les fantômes qu’il contient, ou reste-t-il indifférent aux innombrables visages qui ont traversé sa surface ? »
Auriane Kołodziej (née en 1993, Paris) est une artiste qui explore les frontières entre mémoire et impermanence, présence et disparition. Diplômée en design graphique de l’ECV Creative School & Community et en sémiologie à la Sorbonne Paris Descartes, elle développe une pratique artistique où se mêlent poésie visuelle et questionnements existentiels. À travers ses sculptures fascinantes, ses autoportraits et ses fragments poétiques, elle interroge la fragilité de l’existence humaine et la nature éphémère de l’identité.
Sa dernière exposition, Beneath the black sand of time, I resist (Sous le sable noir du temps, je résiste), présentée au Luisa Catucci ARTLAB à Berlin, incarne des années de réflexion sur la mémoire, la mortalité et la profonde mélancolie liée à la fuite inexorable du temps. Au cœur de sa pratique, le miroir —tant comme objet que comme métaphore.

La genèse d’une réflexion existentielle
Le parcours artistique d’Auriane Kołodziej est profondément personnel, ancré dans un rêve qu’elle a fait il y a quatre ans. Dans ce rêve, elle se trouvait nue dans une pièce infinie et lumineuse, face à un petit miroir. Mais, au lieu de se concentrer sur son reflet, elle fut captivée par ce qui se cachait derrière —ce côté invisible, celui que personne ne voit. Ce rêve devint le déclencheur de sa série Miroir, miroir, et le début de son expérimentation avec le transfert d’autoportraits sur des fragments de miroirs brisés et oxydés. Enfermés dans des blocs de résine, ces œuvres évoquent à la fois la pièce translucide de son rêve et une métaphore psychiatrique : les blocs deviennent des asiles pour ses reflets fragmentés.
Pour Kołodziej, l’autoportrait a d’abord été une nécessité de survie. Durant sa guérison de l’anorexie mentale et de la dépression, la photographie lui a permis d’affirmer son existence. « Les autoportraits étaient —et restent— un moyen de me prouver que j’existe encore », confie-t-elle. Ces archives profondément intimes forment le socle de sa pratique, évoluant vers des œuvres complexes mêlant photographie, sculpture et peinture.

Le temps et le soi
La pratique d’Auriane Kołodziej est une méditation sur le temps, qu’elle décrit comme à la fois son bien le plus précieux et sa plus grande source d’anxiété. Ses sculptures en résine noire, lourdes et denses, capturent des moments fragiles brisés par le passé tout en figeant le temps dans une permanence suspendue. Inspirée par la poésie d’Emily Dickinson, Kołodziej cherche à préserver des traces d’existence face à l’inévitable dégradation du temps.
Son travail interroge également la fragmentation du soi. En transférant ses autoportraits sur des miroirs brisés, elle juxtapose présence physique et dissolution émotionnelle. Le spectateur, en circulant autour de ses blocs, découvre que la lumière se déplace avec lui, révélant seulement des fragments de l’artiste. « Je ne me dévoile pas complètement », admet-elle. « Suis-je une apparition ou une disparition ? » Cette tension reflète une introspection profonde, où l’identité devient une construction fluide et en constante évolution.

Même le plus profond des noirs laisse passer la lumière
Pour l’artiste, le noir est une force duale qui incarne à la fois le désespoir et la révélation. Ses blocs de résine, initialement transparents, ont jauni avec le temps. Ce changement l’a poussée à embrasser le noir, une teinte qu’elle associe aux cendres et au deuil, mais aussi à la lumière qui émerge de l’obscurité.
Inspirée par les peintres romantiques comme Goya et Odilon Redon, ainsi que par l’outrenoir de Pierre Soulages, Auriane Kołodziej utilise le noir pour exprimer à la fois l’angoisse existentielle et la possibilité de transcendance. « Le noir me plonge, concrètement, dans le deuil du passé », explique-t-elle. Ses blocs sombres deviennent des cercueils pour les anciennes versions d’elle-même, tout en symbolisant la possibilité de nouvelles identités.

La poésie de la mélancolie
Chaque œuvre est accompagnée d’un poème, écrit en français et en anglais. Ses mots résonnent avec les thèmes de sa pratique visuelle, explorant la beauté de la mélancolie et la peur universelle de l’oubli.
« Une propension à la mélancolie, hantée par l’angoisse, l’angoisse de la mort… Je révèle la beauté de mon propre abîme… et, à travers le reflet du miroir, du vôtre aussi ».

Une invitation à l’introspection
Beneath the black sand of time, I resist invite le spectateur à un espace d’introspection profonde. En croisant leur propre reflet dans les miroirs brisés, les visiteurs entrent dans un dialogue avec le moi fragmenté de l’artiste. Son travail brouille les frontières entre artiste et spectateur, passé et présent, vie et mort. Comme l’écrit l’artiste : « Vous découvrez et apprenez sur vous-même à travers les miroirs brisés. Vous êtes vivants, vous aussi. »



Beneath the black sand of time, I resist à LCG ARTLAB (Berlin), en vu jusqu’au 5 décembre 2024.
Plus d’information sur Auriane Kołodziej sur son compte Instagram. Et plus de découvertes photographiques sur Beware Magazine : Quentin Fromont : plongeon au cœur de la mythologie homoérotique.



