Dix ans après la première sortie de son ouvrage The City is a Novel (La ville est un roman), Alexey Titarenko revient avec une réédition prévue pour avril 2025 aux États-Unis. Une version dans laquelle se trouvent certaines des photographies de la première édition, ainsi que d’autres, réalisées depuis.
Dès les années 1990 et jusqu’à aujourd’hui, Alexey Titarenko s’intéresse de près à la ville. Pas une en particulier, mais chacune dans sa singularité. New York, notamment, devient, un temps, son terrain de jeu. Métropole jeune et dynamique au rythme implacable, où l’artiste joue des longues expositions pour mettre en évidence la façon dont l’architecture, non seulement façonne la vie des habitants d’une ville, mais constitue aussi l’incarnation de son histoire.
En 2015, la première monographie d’Alexey Titarenko, The City is a Novel, est publiée par Damiani et sélectionnée par le Wall Street Journal comme l’un des meilleurs livres de l’année. L’édition prévue cette année n’en est que le prolongement, incluant de nouvelles photographies réalisées depuis.
Une exploration poétique de l’âme urbaine
Pour l’artiste russe, vivant aujourd’hui aux États-Unis, la ville n’est pas juste une influence sur l’état d’esprit de chacun : c’est une force créatrice, la scène principale où, chacun de son côté, joue sa propre pièce, dont il est autant l’auteur que l’acteur. L’artiste de préciser, dans la première version de l’ouvrage, que « les émotions universelles perpétuées au cours du siècle dernier constituent les principaux thèmes de mes photographies, au point de transformer les plus documentaires en éléments d’un roman […], dont le thème central est l’âme humaine ».
« L’une des idées de Dostoïevski auxquelles j’adhère complètement est la personnification des maisons. Chaque maison a son propre caractère. De toute évidence, elles ne bougent pas. Bien qu’elles soient immobiles par rapport à la caméra, la caméra peut se déplacer comme je le souhaite en prenant une photo pendant une longue période d’exposition. C’est la même chose avec la lumière : le soleil joue un rôle essentiel dans le monologue du narrateur au milieu de l’histoire de Dostoïevski. En déplaçant la caméra, je pourrais le rendre vivant et magique aussi. »
Outre l’impact historique et le poids des âmes humaines, l’artiste russe est fortement influencé par l’art russe et/ou soviétique. La littérature – et la poésie notamment – a la capacité de transformer, par le biais de comparaisons poétiques ou de métaphores, une réalité sombre et uniforme en quelque chose de plus attrayant pour l’imagination. Dans le même temps, la musique (classique, de préférence !) engendre chez l’artiste un sentiment de joie ou de calme, comparable à celui que lui procurent certains coins des villes. Cette recherche artistique et émotionnelle se retrouve alors dans l’imaginaire photographique de l’artiste.
Témoin fantomatique d’une époque en transition
Fortement influencé par des artistes comme Fiodor Dostoïevski – écrivain russe du XIXᵉ siècle – et Dmitri Chostakovitch – compositeur soviétique du siècle suivant –, Alexey Titarenko est né à Leningrad (aujourd’hui connu sous le nom de Saint-Pétersbourg) en 1962. Il découvre la photographie très tôt et suit des études au département de l’art cinématographique et photographique de l’Institut de culture de Leningrad.
Sa série Nomenklatura of Signs (1986-1991), critique de la bureaucratie soviétique, marque son premier succès. Pour cette œuvre, il s’inspire d’artistes de l’avant-garde russe du début du siècle, comme Kazimir Malevich (né en 1879 à Kiev, de parents polonais, et mort en 1935 à Leningrad, parfois aussi écrit Kasimir Malevitch) ou Aleksandr Rodchenko (né en 1891 à Saint-Pétersbourg et mort en 1956 à Moscou). En 1991, date de fin de cette série et de la chute de l’Union soviétique, il n’a que 29 ans.

« Travaillant en secret, Titarenko a conçu la série comme un moyen de traduire la réalité visuelle de la vie soviétique dans un langage exprimant son absurdité, et d’exposer le régime communiste comme un système oppressif qui a transformé les citoyens en simples signes. »
Alexey Titarenko gagne en notoriété dans les années 90, à l’international aussi. Un succès qu’il doit à sa série La ville d’ombre, réalisée dans son village natal au lendemain de la chute de l’URSS. C’est là, aussi, qu’il s’inspire réellement, pour la première fois, des musiques de Chostakovitch et des écrits de Dostoïevski. Dans cette série, l’artiste cherche à montrer la beauté de la « Venise du Nord » (Saint-Pétersbourg), « dont les rues et les bâtiments restent gelés à l’époque soviétique », sans cacher les « antécédents de souffrance » qui hantent les rues de la ville, vestiges de cette grandeur passée de l’Union.
La ville est Histoire
Il mélange souvenirs d’une époque révolue, mise en avant de l’instant présent et réflexion sur le paysage urbain de cette nouvelle Russie tout juste éclose de l’effondrement de l’URSS. Cela passe par de longues expositions, un mouvement intentionnel de la caméra ou des techniques de surimpression qui donnent à l’image – et surtout aux personnes qui y figurent – des aspects fantomatiques d’une grande beauté.
Avec son ouvrage The City is a Novel, puis sa réédition, Alexey Titarenko poursuit ainsi son exploration des villes et de leurs âmes, capturant, à travers son objectif, les échos du passé et l’empreinte du présent. Son travail, pétri de poésie et d’histoire, interroge notre rapport au temps, à la mémoire et à l’espace urbain. À l’heure où les métropoles évoluent à une vitesse vertigineuse, étendant leurs tentacules d’asphalte telle la pieuvre de Balzac (description imagée que l’auteur fait alors de Paris dans La Fille aux yeux d’or), façonnées par la modernité et les transformations sociales, son approche photographique invite à une contemplation plus profonde de notre environnement. Peut-être est-ce là le véritable rôle de l’art : offrir un regard, une respiration, une émotion face au tumulte du monde ?
Retrouvez le travail de l’artiste sur son site.









