Pendant plus de cinq ans, la photographe japonaise Yoshie Itasaka a sillonné l’Ukraine, de la Crimée à Marioupol, en quête des traces invisibles d’un passé complexe. Son livre, Infinity Complex Landscape, est une plongée dans la mémoire collective d’un pays déchiré entre héritage soviétique, aspirations européennes et traumatismes de guerre, interrogeant la manière dont l’histoire façonne les paysages humains et politiques.

Photographe japonaise, Yoshie Itasaka a voyagé à travers l’Ukraine pendant plus de cinq ans, capturant des situations quotidiennes à Odessa, Kiev, Kharkiv, Dnipro, Zaporijia, Marioupol et en Crimée, entre autres lieux. Avec le regard d’une étrangère et la « lentille empathique d’une perspective japonaise », elle propose de découvrir l’histoire de ce pays d’Europe de l’Est encore peu connu il y a quelques années. Avec la volonté de comprendre l’histoire de l’ère post-soviétique dans cette région.
Elle en tire un ouvrage photographique publié début novembre, Infinity complex landscape dans lequel elle appelle à une « confrontation avec le passé et contribue à la guérison des blessures collectives ». Spécialiste de l’histoire et de la politique post-soviétiques, ayant reçu le prestigieux prix Huttenbach de l’Association for the Study of Nationalities (ASN) en 2019, Kimitaka Matsuzato se joint à l’ouvrage en y ajoutant sa plume.

Prisme Japonais
La vision de l’Ukraine proposée par la photographe japonaise Yoshie Itasaka est personnelle lorsqu’elle concerne le pays et sa « relation troublée à l’Histoire ». L’artiste entame sa visite du Grenier à Blé de l’Europe après l’invasion de la Crimée par la Russie, voisin géant aux appétits démesurés. Mais cette vision extérieure, empreinte de culture nippone, se veut épurée de tout exotisme. Au contraire, ses photographies « invitent à réfléchir sur ce que signifie être témoin du déroulement de l’histoire ».
Comme Fabrice Dekoninck, qui a exploré la mémoire de la Première Guerre mondiale et celle, vivante, de la guerre de Bosnie-Herzégovine, ou Annette Becker et Antoine Lecharny qui ont documenté l’effacement progressif de la “Shoah par balle” en Europe de l’Est et dans les pays Baltes, Yoshie Itasaka interroge la manière dont les traumatismes historiques persistent dans les paysages et les consciences à travers les thèmes de la mémoire collective, de l’identité d’après-guerre et des traumatismes historiques en Europe centrale et orientale.
Yoshie Itasaka de préciser que « bon nombre des problèmes actuels en Europe découlent du décalage entre la mémoire et l’histoire. Les récits historiques sont souvent construits pour justifier le présent, en particulier dans les jeunes nations indépendantes où “l’histoire” peut même devenir un outil de politique de sécurité nationale. Mon objectif est d’affronter ces tensions, et non de les expliquer ».
Les guerres passées, de la Première à la Seconde Guerre mondiale en passant par la guerre froide puis l’effondrement de l’URSS influence, façonne, de façon consciente ou non, les paysages politiques et émotionnels du présent. Une influence qu’elle et son pays connaissent et qui l’amène à réfléchir aux « schémas universels qui émergent lorsque les nations sont consumées par l’idéologie, la peur et la justice révisionniste ». Toujours causées par un justice erronée, des instincts défensifs et la folie de l’opinion publique selon elle, les crises ne seraient que les « conséquences d’une société sombrant dans le totalitarisme ».
Se demandant comment rétablir la paix à la fin de la guerre, l’artiste fait d’Infinity Complex Landscape un appel à « regarder de près, à apprendre lentement et à refuser l’indifférence ». Les guerres ayant marquées l’Histoire – pour ne pas dire qu’elles la font actuellement – ces questions sont légitime et méritent sans doute d’être plus souvent traitées, la photographie étant un support adéquat.


Suivez Yoshie sur instagram



