Visages interdits

Visages interdits, beauté insoumise : l’Afghanistan de Fatimah Hossaini et Oriane Zérah

Image d'avatar de Benoît Dupuis-TordjemanBenoît Dupuis-Tordjeman- Le 30 octobre 2025

Depuis le retour des talibans au pouvoir en août 2021, les femmes afghanes ont été effacées des rues, des écoles et des mémoires. Voilées, réduites au silence, privées de visage et de futur, elles sont devenues les fantômes d’un pays que le monde croit connaître. Pourtant, une résistance s’organise – non par les armes, mais par l’art. Avec Femmes dévoilées et Hommes en fleurs, les photographes Fatimah Hossaini et Oriane Zérah bravent l’invisible et révèlent la beauté là où on ne l’attend plus, redonnant un visage à celles qu’on a condamnées à disparaître.

Depuis le retour des talibans au pouvoir, l’Afghanistan s’est refermé comme une prison à ciel ouvert pour ses habitantes. Les femmes, privées d’éducation, de travail, de visage, sont devenues des ombres dans leur propre pays. Pourtant, malgré l’oppression, la beauté persiste, discrète et tenace. C’est ce paradoxe que révèlent les photographes Fatimah Hossaini et Oriane Zérah dans leur livre (publié en juin 2025) et exposition « Femmes dévoilées et hommes en fleurs », qui était présentée jusqu’au 12 octobre 2025 au musée Jean-Honoré Fragonard à Grasse.

« Meurtri, ravagé, exploité de toutes parts et endeuillé sans discontinu depuis tant de décennies, l’Afghanistan est pourtant un pays de beautés… trop souvent cachées (la burqa est l’instrument le plus connu de cette occultation). Depuis que les talibans ont pris le pouvoir le 15 août 2021, ils n’ont eu de cesse de rendre invisibles les femmes, les privant de visage, de voix et d’éducation », expliquent les éditions Images Plurielles.

À travers leurs objectifs, les deux femmes photographes offrent un autre visage de l’Afghanistan : celui d’un peuple qui, malgré la guerre et l’obscurantisme, cultive encore la poésie du quotidien.

Deux regards, une même quête

Fatimah Hossaini, née en 1993 à Téhéran de parents afghans, a grandi entre l’Iran et l’Afghanistan, où elle s’est installée en 2018 pour enseigner la photographie à l’université de Kaboul. Son travail, centré sur la diversité et la résilience des femmes afghanes, est une réponse directe à leur invisibilisation forcée. « Je voulais montrer que les femmes afghanes ne sont pas seulement des victimes, mais des êtres de beauté, de courage et de dignité », confie-t-elle dans une interview à France Info. Menacée par les talibans, elle a dû fuir en France en 2021, emportant avec elle des milliers de clichés qui célèbrent les visages, les costumes traditionnels et les sourires de celles que le régime veut effacer. Ses portraits, comme ceux de sa série « La Beauté au cœur de la guerre », sont des hommages à la richesse culturelle d’un pays trop souvent réduit à ses conflits.

De son côté, Oriane Zérah, photographe française installée à Kaboul depuis 2011, a choisi de braquer son objectif sur un symbole inattendu : les fleurs. Dans un pays ravagé par la violence, les Afghans, y compris les hommes, s’entourent de roses, de tulipes et de jasmin dès le printemps. Ses images, rassemblées dans le livre « Des roses sous les épines » (2023), montrent des hommes souriants, une fleur à la main ou glissée dans leur pakol, le chapeau traditionnel. « Les fleurs sont une métaphore de la résistance et de la douceur dans un monde brutal », expliquait-elle sur RFI.

Son travail, exposé en dialogue avec celui de Fatimah Hossaini, crée un contraste saisissant : d’un côté, des femmes qui osent se montrer ; de l’autre, des hommes qui osent montrer leur sensibilité dans un voyage bien loin de ce que l’on connaît généralement de ce pays d’Asie.

Visages interdits, beauté insoumise : l’Afghanistan de Fatimah Hossaini et Oriane Zérah 2
Pearl In The Oyster, Photo par Fatimah Ossaini

La fleur et le voile : symboles d’un pays en tension

Bien que le territoire soit aujourd’hui aux mains des talibans, il reste riche de son passé, de son histoire, de ses cultures. « Pays de montagnes qui culminent à plus de 7 000 m pour certains sommets, situé entre l’Iran à l’ouest, le Pakistan au sud-est et les pays de l’ex-Union soviétique au nord (Turkménistan, Ouzbékistan et Tadjikistan), l’Afghanistan est peuplé de nombreuses ethnies aux langues, cultures et religions diverses (Pachtounes, Tadjiks, Hazaras, Ouzbeks) ».

« Passage important de la Route de la soie, le territoire a été foulé par les plus grands conquérants : Cyrus le Grand, Alexandre le Grand, Gengis Khan… et s’est trouvé au cœur des plus grands empires pré-islamiques. Disputé de tous les côtés pour ses richesses connues depuis l’Antiquité, l’Afghanistan possède des gisements de toutes les pierres précieuses excepté le diamant, et la plus importante source de lapis-lazuli. Ses paysages et ses peuples ont fasciné les grands voyageurs des Temps modernes, façonnant une mythologie romantique introduite en France par Joseph Arthur de Gobineau (diplomate français, auteur notamment des Amants de Kandahar, 1876), puis nourrie par Joseph Kessel et ses Cavaliers, Nicolas Bouvier, Ella Maillart, Christophe de Ponfilly avec son film Massoud, l’Afghan ».

L’exposition de Grasse, comme le catalogue coédité par Images Plurielles et Fragonard, est une immersion dans cet Afghanistan méconnu. Les photographies de Fatimah Hossaini, aux couleurs vives et aux détails artisanaux, révèlent la diversité ethnique du pays – Pachtounes, Tadjiks, Hazaras, Ouzbeks – et la somptuosité de leurs costumes. Celles d’Oriane Zérah, plus intimistes, captent des instants de tendresse et de fierté masculine, loin des clichés sur la virilité talibane (ou la virilité en elle-même). Ensemble, leurs images composent un récit visuel où la beauté devient un acte politique.

Les fleurs, omniprésentes dans le travail d’Oriane Zérah, ne sont pas un simple décor. Elles incarnent l’espoir et la fragilité d’une société en équilibre entre tradition et oppression. Ce détail, apparemment anodin, prend une dimension symbolique forte : dans un pays où les femmes sont contraintes de se voiler, les fleurs, elles, s’épanouissent librement. Quant aux portraits de Fatimah Hossaini, ils jouent avec l’absence de voile, un geste de défi face à l’interdit.

L’exposition (et le livre) offre ainsi une rencontre entre deux cultures et deux histoires. Fatimah Hossaini, exilée, porte le poids de la mémoire afghane ; Oriane Zérah, Française installée sur place, celui du regard extérieur. Leurs approches se complètent : l’une montre ce que les Afghanes sont, l’autre ce qu’elles pourraient être. Une collaboration comme un pied de nez aux frontières, qu’elles soient géographiques ou idéologiques.

Un héritage pour l’avenir

« Femmes dévoilées et hommes en fleurs » arrive à un moment où l’Afghanistan a presque disparu des radars médiatiques. Pourtant, la situation des femmes s’y aggrave chaque jour. En 2025, elles n’ont plus le droit de travailler, d’étudier au-delà du primaire, ni même de se déplacer sans mahram (accompagnateur masculin). Lors du séisme qui frappa le pays le 12 septembre 2025, les femmes afghanes se sont même vues privées de soins et de secours, condamnées à mourir sans aide en vertu des règles religieuses édictées par les talibans.

Dans ce contexte, le livre et l’exposition sont des cris silencieux. Ils rappellent que derrière les chiffres et les lois absurdes, il y a des visages, des rires, des rêves. À Grasse et dans les pages du livre, les visiteurs découvrent un Afghanistan inattendu : celui d’un peuple qui, malgré tout, célèbre la vie.

En ces temps de repli identitaire et de conflits, leur travail est un rappel : l’art peut être une arme, la beauté un acte de rébellion, et un livre peut être une fenêtre ouverte sur un monde qu’on cherche à nous cacher.

Le livre est publié depuis juin 2025 aux éditions Images Plurielles. L’exposition est à visiter au Musée Jean-Honoré Fragonard, 14 rue Jean Ossola, 06130 Grasse jusqu’au 12 octobre 2025.

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Benoît Dupuis-Tordjeman
Article écrit par :
Journaliste et photographe, je m'intéresse à l'art mais aussi aux sciences. Amateur de grandes randonnées et d'astronomie, j'aime découvrir le monde et en partager la beauté. J'aime aussi communiquer cet amour du beau et parler d'écologie. https://linktr.ee/benoitdt_photographie

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