Impossible d’avoir raté la vague Taylor Swift. Alors que la chanteuse signe son douzième album studio, avec The life of a Showgirl, on a rencontré la journaliste Morgane Giuliani, qui détaille l’univers qui a porté l’Américaine au firmament dans sa monographie sobrement titrée Taylor Swift.

Taylor Swift règne-t-elle en maître sur l’industrie de la musique internationale ? On aurait tendance à répondre par la positive, si on se fiait aux chiffres : sa dernière tournée, The Eras Tour, a rapporté 2,07 milliards de dollars, s’imposant comme la plus lucrative de tous les temps, et est même à l’origine du phénomène “Swiftonomics“. On ne compte plus les records aux sorties de ses albums. Le dernier en date, The Life of a Showgirl, dévoilé mardi 3 octobre est, par exemple, devenu le plus écouté en une journée sur Spotify et Apple Music.
Pourtant, peu auraient pariés sur la grande blonde, partie de la country avant de s’installer en tête des écoutes de la pop et des sujets polémiques en ligne. Morgane Giuliani revient en détail sur cette ascension qui n’a surpris que ceux qui n’ont pas fait attention, par mépris parfois, dans son ouvrage : Taylor Swift (aux éditions Le mot et le reste).
Interrogée par Beware!, la journaliste explique : “C’est plus une monographie qu’une biographie. Je vais loin dans le détail, dans le contexte.” Sous sa plume, la vedette de la pop à la voix fluette sur dévoile comme “quelqu’un qui sait, jusqu’à présent, se saisir de son époque”. Et qui personnifie aussi certaines grandes questions de société, au moins autant qu’elle “marque l’histoire de la musique en temps réel” en enchaînant les records.
“Elle a sensibilisé son public”
“C’est une artiste qui, depuis toujours, suscite beaucoup de discours médiatiques”, analyse Morgane Giuliani. Forcément, le sens du “business” de la chanteuse n’échappe à personne, “mais, je trouve qu’elle condense à elle seule, beaucoup de nos a priori, de nos injonctions contradictoires et de nos attentes envers les pop stars féminines”, ajoute l’autrice. Et puis Taylor Swift “parle à des millions de femmes à travers le monde”, et autant de raisons de s’intéresser au phénomène.
Son livre, la journaliste l’a écrit pour les fans comme les profanes, “curieux du phénomène et qui ne comprennent pas trop”. Comment, par exemple, expliquer l’hyper-fidélité des “swifties”, prêts à mettre au placard leurs albums pour ne jouer que les réenregistrements, les fameuses Taylor’s Version, de ses six premiers opus ? “Peu d’artistes de sa génération ont réussi à créer un lien aussi fort”, analyse d’abord la biographe.
La chanteuse a plusieurs fois expliqué les ressorts de cette affaire de masters, les enregistrements de ses premiers albums revendus dans son dos par sa première maison de disque. Et ce, alors même qu’elle avait offert de les racheter. Mais puisqu’elle possédait les textes, elle a pu enregistrer des nouvelles versions, avec des titres inédits en bonus. “Elle a sensibilisé son public à des sujets qui sont assez sensibles, et qui sont aussi purement ‘business’, et ils le lui rendent bien en lui étant fidèle. Et c’est très fort ce qu’elle a fait, parce qu’il y a un tel tabou dans l’industrie musicale autour des mécanismes d’une industrie qui est très capitaliste, très dure pour les artistes.”
“C’est un truc de meuf”
En France, les médias ont souvent sous-estimé l’influence d’une artiste dont la communauté s’est construite en ligne, où l’artiste elle-même était très active, suivant de près l’évolution des usages : “Elle a d’abord émergé sur Myspace, qu’elle a quitté pour Twitter, Instagram, Tumblr à son époque. C’est aussi ça qui la différenciait d’autres grosses artistes de son époque, qui étaient peut-être plus en recul, moins investies sur ces réseaux-sociaux.” Par exemple, cette fois où elle s’est adressée directement à ses fans, en pleine débâcle sur le rachat de ses masters :
Mais comment avoir raté la vague qui a annoncé le tsunami des Eras Tour en France ? Qui aurait parié que ses deux dates à Lyon, en juin 2024, allaient provoquer (entre autres) une hausse des réservations des hôtels de 220 % ? Il faut déjà prendre en compte la barrière de la langue “parce que le gros atout de Taylor Swift, c’est quand même les paroles, on passe complètement à côté des messages qu’elle véhicule et qui parlent énormément à son public, qui se le réaproprie avec beaucoup de force.” Pour les curieux, ça tombe bien, l’autrice traduit les meilleurs morceaux de l’Américaine, une manière de “prendre au sérieux” son travail et de “revenir à la musique, au-delà l’image”.
“Pour nous, une pop star, c’est censé être très sulfureux, comme Madonna, comme Britney Spears”
Et puis, il faut prendre en compte sur “une forme de mépris, qui n’est pas toujours conscient, pour ces chanteuses qui sont vues très féminines, qui parlent à un public très féminin” : “On a tendance à se dire : ‘C’est un truc pour meuf.’” Autre élément, “assez français” : “Pour nous, une pop star, c’est censé être très sulfureux, comme Madonna, comme Britney Spears. […] Taylor Swift ce n’est pas quelqu’un de sulfureux, en tout cas pas de manière sexuelle, et je pense qu’on a aussi beaucoup eu tendance à ne pas la prendre au sérieux en se disant que c’était un truc pour gamines.”
La comète Folklore après le confinement
Et puis il y a eu “un moment de bascule très net” qui a radicalement changé les choses pour Taylor Swift : l’album Folklore, en 2020. Et pour cause, Aaron Dessner (The National) et Bon Iver accompagnent la chanteuse, lui offrant un cadre sur-mesure pour ses textes plus que jamais poétiques.
“Tellement de gens étaient snob envers sa musique, qu’ils n’auraient jamais imaginé Aaron Dessner de The National, un groupe quand même pointu de rock indé, oser, entre guillemets, ‘se salir les mains’ et travailler avec Taylor Swift.” Une preuve, encore, pour l’autrice que “on est nous-même, parfois, plus snob que les professionnels de la musique, qui sont respectueux du talent, peu importe le genre musical dans lequel il se déploie.”
De cette collaboration ressort un véritable petit bijou folk, loin de ce à quoi la chanteuse avait habitué ses fans, et ses détracteurs : “D’ailleurs, c’est marrant, Folklore, c’est un peu devenu l’album que l’on recommande aux gens très réfractaires à la pop. Le risque, c’est aussi que certains en restent là et n’aient pas envie de mettre le nez dans le reste”, s’amuse Morgane Giuliani.
“Mais qu’est-ce qu’il se serait passé s’il n’y avait pas eu le confinement ?”
Sorti à la fin du premier confinement en France, cet opus donne une toute autre dimension à la carrière de la chanteuse. “Ça donne le tournis”, souffle Morgane Giuliani, “Je me suis souvent dis : ‘Mais qu’est-ce qu’il se serait passé s’il n’y avait pas eu le confinement ?’” Avant que le monde ne se mette en pause, la chanteuse avait prévu une tournée pour son album Lover, coupée dans son élan par la crise sanitaire.
“Taylor Swift le dit, que ce qu’il l’a inspirée, ce sont les livres qu’elle a lus, les films qu’elle a regardé. Parce qu’elle avait un gros besoin d’évasion à ce moment-là.” Pour la première fois, la chanteuse construit un récit fictif, avec des personnages qui se retrouvent d’une chanson à l’autre. Elle innove, se plonge dans un nouveau genre, et se dévoile un peu plus et signe ce qui est, peut-être, son meilleur album (selon nous).
Taylor Swift VS les haters (Kanye West en tête)
Devenue une méga-star, le terme s’applique peut-être le mieux, Taylor Swift a fait face à des vagues de haine tout au long de sa carrière. Il y a, bien sûr, le fameux “Famous-gate” avec Kanye West. Il faut remonter à 2009, quand le rappeur l’interrompt sur la scène des MTV Video Music Awards. l’Amérique est choquée. En 2011, ils se rabibochent publiquement, jusqu’en 2016, quand le musicien lance, dans son tube Famous : “J’ai l’impression que Taylor et moi pourrions coucher ensemble, j’ai rendu cette garce célèbre.”
Entre ensuite dans la danse Kim Kardashian, alors mariée à Kanye West, qui affirme que Taylor Swift avait donné son accord (publiant un extrait tronqué). Les internets s’embrasent, le compte Instagram de Taylor Swift est inondé d’emoji de serpent, comparaison peu flatteuse. La star est harcelée.
“Il ne manquait que l’étincelle pour que ça flambe”
Dans son livre, Morgane Giuliani marque une pose dans le récit biographique et chronologique. Elle expose alors les différentes critiques faites à Taylor Swift au cours des années. “Je le fais à ce moment-là parce que, pour moi, cette bascule de sa réputation en 2016, elle s’explique par ces critiques qui grandissaient en parallèle et de plus en plus”, explique l’autrice, “L’idée, c’était de montrer qu’il ne manquait que l’étincelle pour que ça flambe.”
“C’est en ça aussi que je la trouve passionnante : à la fois c’était quelqu’un qui était en train de battre record sur record, qui vendait beaucoup d’albums, qui remplissait des stades, et, à côté, il y avait quand même un discours critique, presque haineux, qui se construisait en parallèle et devenait de plus en plus fort”, estime la journaliste qui parle d’un “acharnement qui est symptomatique de notre manière de traiter les pop stars féminines : Elle ne s’est pas sexualisée comme Britney, elle ne s’est pas rasée le crâne, mais on lui a trouvé d’autres pêchés cardinaux.”
Au-delà des haters de 2016, l’autrice apporte aussi des “éléments de réponses” : “Par exemple, sur le fait qu’au début, elle n’était pas bonne en live, c’est un fait, il ne faut pas se leurrer. Par contre, on peut remarquer, que là, il y avait aussi des critiques qui prenaient des proportions énormes, qu’il y avait un malin plaisir à l’humilier. Parfois, ça se joue dans la nuance.”
Un sujet idéal pour une analyse féministe
Morgane Giuliani insiste : les critiques faites à Taylor Swift reposent parfois sur “des purs a priori sexistes”. Son analyse est volontairement féministe : “La clé de voute de mon livre, c’est quand j’explique à quel point cette artiste a été, je trouve de manière très injuste, victime d’acharnement.” “Prendre le temps de parler de ça, c’est féministe”, ajoute-t-elle, “C’est confronter les gens à leurs propres a priori.”
Et Taylor Swift se prête parfaitement à une analyse du traitement sexiste qu’on inflige aux pop-stars : “Pour moi, les popstars féminines, plus que les actrices encore, on les voit comme des toiles blanches sur lesquelles on va projeter toutes nos attentes, nos angoisses et nos névroses. Elles subissent tout ça.” À la différence, dans le cas de la chanteuse, que beaucoup de ses consœurs ont subi des critiques sur leur hypersexualisation ou, dans le cas de Britney Spears, quand elle a perdu pied. Mais ce sont les relations amoureuses de Taylor Swift qui fascinent.
“Dans une société misogyne, c’est déjà sulfureux d’exprimer de la colère dans une chanson”
“Taylor Swift devient pour moi déjà un phénomène de société quand elle commence à fréquenter des hommes connus[…] Ça crée de la conversation autour d’elle, en se basant sur sa manière de respecter, ou non, ce qu’une femme est censée faire”, rappelle Morgane Giuliani. Elle est “sulfureuse” mais parce que, “dans une société misogyne, qui autorise tout aux hommes, malheureusement, c’est déjà sulfureux d’exprimer de la colère dans une chanson, d’autant plus quand le public peut identifier l’homme en question.”
Autre critique fréquente : Taylor Swift, ce n’est que du marketing. Ce serait là la clé de son succès. “C’est vrai qu’il y a une part de marketing”, avoue Morgane Giuliani, “Ça fait partie du jeu. Tout est marketing, dans la manière dont les artistes décident quels clips ils font, à quel marque ils font appel, est-ce qu’ils parlent ou pas aux médias…”
Elle pointe du doigt “notre position très puritaine autour de ce qui fait qu’un artiste est légitime ou pas” : “Ce que je trouve être une vision très mal renseignée, pas du tout réaliste. En vérité, tu es obligé d’avoir une part de marketing. Et là-dessus, il faut lui laisser. Elle est impliquée là-dedans.” Là aussi, on peut se demander pourquoi on a décidé de transformer son sens aigu de la stratégie en un argument pour dénigrer son travail artistique et son lien avec ses fans.
“La seule qui arrive à dicter son rythme comme ça, c’est Beyoncé”
D’ailleurs, si elle “représente une forme de norme”, née dans une famille très aisée, Taylor Swift “défie la norme de plein de manières”, insiste la journaliste. “Sauf que ce n’est pas de manières qui nous paraissent évidentes. Sa carrière a connu des proportions complètement folle, alors qu’elle avait plus de trente ans. Ça, c’est très rare en tant que pop star.” Elle a aussi “réussi à construire son propre modèle de pop star, qui ne va pas être dans l’hypersexualisation, mais qui met les hommes face à leurs contradictions, leurs mauvais actes”.
Enfin, c’est désormais elle qui impose son rythme de production à sa maison de disque, fait extrêmement rare dans son milieu, “la seule qui arrive à dicter son rythme comme ça, c’est Beyoncé”. Bien qu’elle ne fasse pas consensus, on peut estimer qu’elle représente une forme d’exemple féministe, dépassant les attentes et outrepassant les critiques, faisant preuve d’une “capacité d’adaptation” qui force l’admiration.



