De l’Europe à la Chine, sur près de 40 000 km, le photographe britannique Christopher Wilton-Steer remonte l’ancienne route de la soie à la rencontre de peuples, de lieux et de cultures, à la découverte de l’héritage de cette ancienne route marchande. Un voyage photographique dont il tire l’ouvrage The Silk Road: A Living History, paru en mai aux éditions Hemeria.

Fondée au VIIe siècle sur une lagune au large de la côte nord-est de l’Italie, Venise devint la capitale d’un grand empire commercial et l’un des principaux marchés occidentaux de la Route de la Soie. Ses réseaux commerciaux s’étendaient loin vers l’est et, dès le XVe siècle, Venise avait noué des liens étroits avec les Mamelouks d’Égypte et de Syrie, les Ottomans de Turquie et les Safavides d’Iran, entre autres. De ce fait, la ville est imprégnée d’influences orientales.
« Ceci n’est pas une documentation photographique exhaustive des peuples et des cultures d’Eurasie, mais un témoignage de certaines de mes rencontres au cours d’un voyage terrestre effectué de Londres à Pékin », précise Christopher Wilton-Steer, photographe britannique et auteur de cet ouvrage photographique.
Le livre, et le voyage, commencent en Italie. Plus précisément, dans l’atelier textile de Luigi Bevilacqua, sur le Grand Canal de Venise, entre les métiers à tisser. Est-ce là symbolique que de commencer cette aventure sur les traces de la route de la Soie par une entreprise artisanale d’étoffes ? Probablement. C’est surtout, pour l’artiste, l’occasion de s’intéresser aux « traditions culturelles qui ont résisté à l’épreuve du temps » et à leur « influence mutuelle, notamment grâce aux liens commerciaux qui unissent l’Eurasie depuis plus de 2 000 ans ».
Cette influence, le Britannique la repère dès Venise, cette « ville-bazar », comme la décrit Jan Morris, « dans les dômes bulbeux de la cathédrale Saint-Marc, qui évoquent les mosquées et les tombeaux du Caire mamelouk du XIVᵉ siècle, dans les losanges qui recouvrent le palais des Doges, dont on pense qu’ils font référence à la décoration des mosquées ilkhanides du XIIIᵉ siècle, dans l’Ouzbékistan actuel, et dans les pigments bleus éclatants appliqués aux peintures de la Renaissance, réalisées à partir de lapis-lazuli extrait à 6 500 km de là, dans le nord de l’Afghanistan ».
Christopher Wilton-Steer poursuit ensuite son voyage en voiture, sur 1 000 km le long des côtes croates. C’est à Mostar, petite ville de Bosnie-Herzégovine, qu’il entend son premier appel musulman à la prière. Comme « il n’y a pas de chemin direct entre la côte adriatique et Istanbul », il zigzague ensuite à travers les Balkans pour atteindre le détroit du Bosphore.
« Dans la région des Balkans, à la croisée de l’Asie et de l’Europe, plusieurs religions et ordres religieux se côtoient. Le judaïsme dans les Balkans remonte au IVᵉ siècle avant J.-C., sous le règne d’Alexandre le Grand. L’influence chrétienne est arrivée d’Orient au IIᵉ siècle, et l’islam a suivi avec l’arrivée des Turcs ottomans qui ont conquis une grande partie des Balkans au XVᵉ siècle ». Mais Christopher Wilton-Steer ne semble pas s’en faire : le voilà prêt à « pénétrer au cœur des terres islamiques, là où commencerait la véritable Route de la Soie ».

Mostar est sans doute surtout célèbre pour son imposant et élégant pont de 20 mètres de haut qui enjambe la Neretva. Ce pont fut commandé par le sultan Soliman le Magnifique en 1557, alors que la région était sous domination ottomane. Il resta en place pendant 427 ans jusqu’à sa destruction en 1993 pendant la guerre de Bosnie. En 2004, il fut rouvert après des travaux de restauration, notamment la réhabilitation de la vieille ville, entrepris par l’Aga Khan Trust for Culture.
Premier pas en Asie
Le voyage asiatique de Christopher Wilton-Steer commence en Turquie, où il découvre la calligraphie et l’enluminure par le biais d’Ayten Tiryaki, première femme à détenir une ijazah (licence ou autorisation de transmettre des connaissances dans ces deux domaines). Dans le même temps, l’artiste britannique découvre le paysage urbain de cette ancienne capitale orientale de l’Empire romain, « percée par les dômes peu profonds et les minarets vertigineux de ses nombreuses mosquées de l’époque ottomane ».
Le voyage se poursuit par Konya, dernière demeure de Mevlana Jalaluddin Rumi, poète et théologien persan du XIIIᵉ siècle. Il croise aussi, « à travers le paysage lunaire de la Cappadoce et les villes du sud, frontalières de la Syrie, […] plusieurs caravansérails datant du XIIIᵉ siècle ». Puis, au loin, l’Ararat se dessine. C’est sur ses sommets enneigés qu’aurait échoué l’arche de Noé, à l’issue du Déluge qui devait supprimer l’humanité de la Terre.


La mosquée Sultan Ahmed, également connue sous le nom de Mosquée Bleue, est une mosquée impériale ottomane du XVIIe siècle. Son architecture allie l’architecture islamique traditionnelle à des éléments byzantins de la mosquée Sainte-Sophie voisine, construite mille ans plus tôt comme église par l’empereur byzantin Justinien Ier. Après la conquête de la ville (anciennement Constantinople) par les Turcs ottomans en 1453, le Grand Bazar fut construit pour stimuler l’économie ottomane. Composé de 61 rues couvertes et de plus de 4 000 boutiques, il devint un moteur majeur du commerce de la Route de la Soie. Aujourd’hui, pas moins de 90 millions de personnes y transitent chaque année.
Découverte du Moyen-Orient
De là, le photographe se dirige vers l’Iran. Seul touriste, du moins semble-t-il, à vouloir passer la frontière, il se résigne d’abord à une longue attente. Avant qu’un gardien de la frontière ne le remarque et ne le fasse passer. Direction Tabriz et son bazar.
« Il y a peu d’ordinateurs ou de smartphones ici. On trouve plutôt des téléphones fixes et des calculatrices » ; l’artiste semble pouvoir dire adieu à la modernité et au confort des cités occidentales. Il entrevoit même un bouclier : cloitré dans les musées de l’autre côté du Bosphore, il est ici encore en usage. Pas de quoi chambouler les clients, qui déambulent entre 8 000 boutiques, qui font tourner 10 000 employés.
Christopher Wilton-Steer découvre aussi le zoroastrisme : il s’agit de l’une des plus anciennes religions au monde dont l’Iran, ou plus exactement la Perse, est le berceau. Elle fut pratiquée sans interruption et fut la religion dominante de cette région souvent considérée comme le Berceau de la civilisation, avant l’arrivée de l’islam au VIIᵉ siècle. « Autrefois, lorsqu’un zoroastrien mourait, son corps était placé au sommet d’une structure circulaire surélevée appelée « Tour du Silence ». […] Aujourd’hui, cette pratique étant interdite, les zoroastriens enterrent leurs morts dans un cercueil en plâtre à la chaux. La conversion n’étant pas encouragée, il reste peu de zoroastriens », précise l’artiste.
Le voyage se perpétue en plein désert : ici, à des températures de 55°C, « le vent ne rafraîchit pas, mais brûle comme l’air qui s’échappe d’un four ». L’air atteint parfois 70°C, explique-t-il encore. « Sculpté par le vent et balayé par une chaleur torride depuis des millénaires, le paysage semble surgir d’une autre planète ». Et l’artiste de s’étonner que quelques personnes vivent ici.


Le mausolée d’Oljaytu à Soltaniyeh, en Iran. Au début du XIVe siècle, les Mongols envahirent l’ouest et conquirent le nord de l’Iran, alors connu sous le nom de Perse. À Soltaniyeh, le général mongol Oljaytu établit la nouvelle capitale de la dynastie ilkhanide. Après s’être converti à la religion de son pays – l’islam chiite –, il entreprit la construction d’un immense mausolée. Oljaytu intégra au style architectural local des éléments de son héritage d’Asie centrale, comme le dôme en mosaïque turquoise et la calligraphie coufique stylisée qui entoure son tambour.
Passage en Asie centrale
Mais, comme l’explique Aliyeh Ataei (poétesse et écrivaine irano-afghane) dans son dernier livre, La frontière des oubliés (le seul traduit en français à l’heure actuelle), la frontière entre l’Iran et son voisin afghan est fermée depuis l’arrivée au pouvoir des talibans en 2021. Ainsi Christopher Wilton-Steer traverse-t-il l’Asie centrale en remontant par le nord et le Turkménistan.
Le passage de la frontière se fait via un minibus « branlant ». Deux, en fait. Le premier les dépose, ainsi que d’autres passagers, au milieu d’un pont. On leur dit ensuite d’attendre, avant que ce premier bus ne reparte, les abandonnant, semble-t-il, au milieu du désert. Alors qu’il se demande quelle est la suite, un second bus arrive, côté turkmène. « On aurait dit un échange de prisonniers tout droit sorti d’un film », raconte-t-il dans son livre. Il y découvre Merv, ancienne cité qui abritait autrefois un stupa bouddhiste, un autel zoroastrien, une église nestorienne, une mosquée et une chaire épiscopale, au XIIIᵉ siècle, lorsque la ville contrôlait ce carrefour clé de la Route de la Soie. « La ville, surnommée « la mère du monde », fut rasée par Gengis Khan et son armée mongole au XIIIᵉ siècle ».
Après avoir découvert l’amour du pays et de ses habitants pour les chevaux, Christopher Wilton-Steer continue son voyage par l’Ouzbékistan (ouvert au tourisme depuis peu), qui atteint son apogée entre le IXᵉ et le XVᵉ siècle, sous l’empire timouride. C’est à Boukhara qu’Avicenne, souvent surnommé « le père de la médecine moderne », écrit son « Canon de la médecine », qui fut, pendant 600 ans, le manuel d’enseignement médical en Asie et en Europe.
L’artiste poursuit ensuite plus à l’est, au Kirghizistan, région montagneuse, luxuriante et verdoyante. « C’est une nation aux vastes vallées douces et profondes qui, par endroits, ressemble à une terre d’avant le temps », précise l’artiste. Et d’ajouter qu’il a « visité peu d’endroits sur Terre qui ressemblent à une véritable nature sauvage, et celui-ci en fait partie ». Il y rencontre des milliers de chevaux, de moutons, de vaches, de yaks et de chameaux qui paissent dans le paysage, menés par des hommes à cheval, coiffés de leurs traditionnels chapeaux kalpaks. Un paysage qui prête à la rêverie, même lors de trajets en voiture.
Christopher Wilton-Steer retourne ensuite à Och, avant d’entamer la suite de son périple, vers le col de Kyzyl-Art et le Tadjikistan. Mais les deux pays sont séparés par un no man’s land de 20km ! Au moment de l’effondrement de l’URSS, seuls 13 % des foyers du pays étaient raccordés à l’électricité. Si des efforts considérables sont mis en place pour changer cela, le pays reste sombre, surtout la nuit. La suite du voyage se complique : l’Afghanistan est fermé au tourisme suite à la résurgence des talibans et à leur prise de pouvoir en 2021.


Une jeune fille danse lors de la cérémonie d’ouverture d’un nouveau centre touristique dans les montagnes du Pamir. Dans le cadre de son action de développement économique, la Fondation Aga Khan soutient le tourisme durable dans la région par l’intermédiaire de l’Association d’écoculture et de tourisme du Pamir. La PECTA crée des emplois pour la population locale et encourage la préservation du patrimoine historique, des ressources naturelles et de la faune, tout en encourageant les touristes à visiter cette région reculée et d’une beauté à couper le souffle.
Traversée de l’Asie du Sud
« Je n’avais pas beaucoup dormi ces derniers jours, alors j’ai demandé au propriétaire de l’hôtel une chambre calme. Il s’est arrêté un instant, puis, croisant mon regard, m’a informé que « c’est un endroit très difficile où trouver la paix ». Voilà notre artiste-aventurier arrivée en Inde, à Varanasi, en Uttar Pradesh. Y convergent routes de pèlerinage et routes commerciales. Mais Varanasi est surtout un endroit de mort : c’est là que les hindous viennent vivre leurs derniers instants, dans l’espoir de mettre fin au cycle des renaissances et d’atteindre le nirvana.
L’artiste se dirige ensuite vers l’ouest, semblant refaire le chemin en sens inverse. Il atteint Jaisalmer, dans le désert du Thar, qui sépare une grande partie de l’Inde et du Pakistan. Là où le « fort doré au centre de la ville et les havelis couleur sable ornés qui l’entourent semblent émerger du désert », il fait la rencontre d’Anthera, une femme « à l’allure remarquable, portant un foulard orange et un sari fuchsia » qui « portait et vendait les bijoux typiques des communautés tribales vivant dans cette partie du désert ».
Autrefois l’une des capitales mongoles, Lahore se trouve au nord-est de l’actuel Pakistan, non loin de la région du Cachemire. L’influence architecturale y est forte ; on y trouve aussi nombre d’ascendances, comme l’Empire marathe, l’Empire sikh ou le Raj britannique, mais aussi les traces d’un passé bouddhiste. « Nos ancêtres étaient tous bouddhistes jusqu’au XIIIᵉ siècle environ. À cette époque, nous étions bien plus liés au Tibet qu’au reste du Pakistan. L’islam nous est parvenu par le Cachemire », se voit confier Christopher Wilton-Steer.

Le pont transfrontalier de Vanj, reliant l’Afghanistan au Tadjikistan, est l’un des six ponts construits par la Fondation Aga Khan pour améliorer la connectivité entre ces deux régions historiquement liées. Des accords entre les gouvernements respectifs permettent aux commerçants de vendre leurs marchandises sur des marchés spécialement désignés, d’un côté ou des deux côtés des ponts. Les Afghans peuvent également traverser ces ponts pour recevoir des soins médicaux essentiels, leur évitant ainsi un long et pénible voyage à travers les montagnes jusqu’à l’hôpital afghan le plus proche.

Prière à la mosquée du Taj Mahal à Agra, en Inde. Chaque année, des millions de personnes visitent le Taj Mahal, un mausolée dédié à Mumtaz Mahal, l’épouse bien-aimée de l’empereur moghol Shah Jahan. On oublie souvent que le site abrite également cette mosquée richement décorée et relativement peu fréquentée, où les musulmans locaux viennent prier. L’islam a pris de l’importance en Inde sous la domination musulmane des Moghols. Apparus en 1526 dans l’actuel Ouzbékistan, les Moghols ont déferlé sur le sud, conquérant une grande partie du sous-continent et créant un immense empire. Au XVIIe siècle, l’économie moghole était la plus importante au monde, produisant environ un quart de la production économique et industrielle mondiale. Son immense richesse a permis la construction du Taj Mahal, d’un coût exorbitant, et de son complexe, où se trouve cette mosquée.
L’Empire du Milieu
Levoyage se termine en Chine, grand pays à l’extrême est de la route de la Soie. Le contrôle, à la douane, est d’une complexité certaine. Le photographe britannique voit l’intégralité de son appareil photographique et de son ordinateur, avec les 40 000 photos qu’il ramène de son voyage, fouillée. Mais le défilement est bref.
De Tachkorgan, il prend un bus à destination de Kachgar, à 5 heures de route. « Le long de la vieille route rocailleuse, nous avons croisé des centaines d’excavatrices, de bétonnières et de rouleaux compresseurs en train de construire une nouvelle route gigantesque. L’ampleur de l’opération était colossale ».
Pour l’anglais, ce voyage est aussi l’occasion de faire des rencontres. Notamment celle d’un vieux monsieur, rencontré dans un nouveau bus puis retrouvé après coup. « Un jour, en me promenant, j’ai aperçu le vieil homme au chapeau pakol avec qui j’étais assis dans le minibus qui traversait la frontière avec le Pakistan. Il communiquait avec animation avec un commerçant par des gestes complexes. À côté de lui se trouvait une valise pleine d’antiquités. Je réalisai que ce vieil homme continuait à faire des allers-retours à travers la frontière et à vendre des marchandises, comme les marchands de la Route de la Soie avant lui, il y a des milliers d’années. J’avais du mal à y croire. Lorsqu’il eut fini de marchander et qu’il quitta la boutique, je lui tapai sur l’épaule. Il me fixa un instant, puis un sourire s’illumina sur son visage et il me serra dans ses bras ».
Le voyage se termine à Pékin, où le gouvernement chinois travaille d’arrachepied à la mise en place d’une nouvelle Route de la Soie. Lui qui souhaitait, « en voyageant par voie terrestre », « vivre les transitions entre différentes cultures et mieux comprendre ce qui nous unit », est servi. L’ouvrage est à retrouver aux éditions Hemeria pour 49€ et regroupe une sélection de150 photographies de ce long voyage.


Le site de l’artiste : https://www.wilton-photography.com/



