Aux Armes et cetera : une exploration photographique des troubles de stress post-traumatique

Image d'avatar de Benoît Dupuis-TordjemanBenoît Dupuis-Tordjeman- Le 14 octobre 2025

Reporter-photographe militaire pendant dix ans, Jérémy Lempin documente les conflits les plus récents menés par l’armée française. Il s’intéresse de près à ce que l’on appelle l’état de stress post-traumatique en suivant d’anciens militaires souffrant de ce trouble, avec l’espoir d’aider à rendre visible ce sujet tabou au sein des forces armées.

France-Fontainebleau. 07/03/2017.

 Benjamin 27 ans est caporal au 1er RIMA (Régiment d'Infanterie de Marine  d'Angoulême). Il est en arrêt longue maladie pour un Trouble de stress post-traumatique (ESPT)  suite à une mission au Mali en 2013. Il participe ici à un stage "équisanté" proposé par la CABAT (Cellule d’Aide des Blessées de l’Armée de Terre). Cette cellule est chargée de soutenir les militaires blessés et les familles endeuillées. © Jérémy Lempin
France-Fontainebleau. 07/03/2017.

 Benjamin 27 ans est caporal au 1er RIMA (Régiment d’Infanterie de Marine d’Angoulême). Il est en arrêt longue maladie pour un Trouble de stress post-traumatique (ESPT) suite à une mission au Mali en 2013. Il participe ici à un stage “équisanté” proposé par la CABAT (Cellule d’Aide des Blessées de l’Armée de Terre). Cette cellule est chargée de soutenir les militaires blessés et les familles endeuillées. © Jérémy Lempin

Au premier coup d’œil, Jérémy Lempin donne le ton . Son ouvrage photographique s’intéressant à l’état de stress post-traumatique est pensé, désigné à la façon des dossiers médicaux de l’armée : couverture rigide noir, photographies imprimées sur des feuilles volantes retenues par un simple fil rouge évoquant les fiches médicales de soldats. Pour montrer son travail photographique, Jérémy Lempin reste dans le champ du militaire et du médical. Il en tire ainsi un « livre-objet ». 

A l’intérieur toutefois, aucun dossier médical, aucune analyse de sang ou ordonnance, mais une radiographie de l’état mental d’une sélection de militaires et anciens militaires aujourd’hui victime d’un état de stress post-traumatique, désormais reconnu comme blessure morale. Dans cet ouvrage, Jérémy Lempin ne montre « que les images les plus puissantes, celles qui disent le mieux l’enfer d’une vie entièrement paralysée par les conséquences de cette maladie et qui gangrène peu à peu toute la sphère familiale ».

Devenir la voix de six témoins

Jérémy Lempin donne la parole à six témoins dont l’état de santé reste préoccupant : un ancien maître-chien du 132e Régiment d’infanterie cynotechnique de l’armée de terre à Suippes, en arrêt longue maladie depuis une mission en Centrafrique en 2015 ; un ancien du 75e RIMA (régiment d’infanterie de marine) parti en septembre 1960 en Algérie à l’âge de 19 ans ; un technicien en identification criminelle dans la gendarmerie, revenu d’une mission 6 mois en Afghanistan en 2011 avec un ESPT ; un ancien soldat du 1er RIMA rentré du Mali en 2013 ; la veuve de Jean-Louis, atteint d’un ESPT depuis 1994, détecté en 2015, après avoir enchaîné 18 opérations extérieures (Rwanda, ex-Yougoslavie, Afghanistan), soit une carrière de 25 ans au 3e RIMA (régiment d’infanterie de marine de Vannes) ; et une  infirmière aux services de santé des armées atteinte d’un ESPT depuis le suicide d’un de ses collègues en France en 2016. 

“ L’état de stress post-traumatique, c’est comme un film d’horreur dans la tête. ”

Élio, 12 ans, fils d’une infirmière militaire 

« Elle était infirmière militaire dans la marine », explique Jérémy Lempin. Cette dernière avait signalé un collègue atteint de stress post-traumatique à sa hiérarchie. Un jour, comme le raconte le photographe, alors qu’ils rangent la réserve, « il prend un truc, elle lui dit “non, surtout pas !” ». Le médicament en question, injecter en trop forte dose, peut entrainer la mort. Une information qu’il a retenu, précise Jérémy Lempin, et, « deux jours plus tard, se l’est injecté ». L’infirmière amène donc son collègue en en réanimation, mais il est déjà trop tard. À son tour, elle à fait un stress post-traumatique.

Autant de vie, si ce n’est brisée, du moins fortement impactée par cet état de stress post-traumatique qui se traduit, selon les cas et les personnes, par différents symptômes : alcool, drogues, agoraphobie, hyperactivité, cauchemars. Mais aussi un état d’hypervigilance, comme si les sujets étaient encore sur le théâtre d’opération, et où chaque bruit peut leur rappeler les horreurs du terrain. Bien qu’ils ne « présentent aucune séquelle physique apparente », ils traînent parfois une « blessure invisible qui grignote peu à peu l’esprit, puis le corps », analyse Jérémy Lempin, photographe à l’origine de la série photographique.

Aux côtés des blessés 

Pour réaliser son reportage, Jérémy Lempin ne se contente pas de passer, de prendre ses photographies et de repartir. Il lui faut établir une relation de confiance avec le sujet photographié, en restant avec lui et sa famille, en le côtoyant dans son quotidien, parfois plusieurs jours de suite. 

Comme ses témoins s’étaient engagés dans l’armée au début de leur parcours, ces militaires ou anciens militaires s’engagent avec le photographe pour la réalisation de la série photographique, bien qu’ils puissent émettre des demandes : ainsi, l’un d’eux demande à ne pas être pris de face. Une situation qui n’empêche pas certains d’entre eux de demander leur retrait avant publication, ne souhaitant finalement pas voir les photographies publiées. 

« Ça a été progressif. Petit à petit, mon comportement a changé, avec de l’hyper vigilance, du stress, des cauchemars, des réminiscences de scènes qu’on avait vécues là-bas, de l’agressivité. Je me suis renfermé sur moi-même ».

Solitude, impossibilité d’agir, l’ancien militaire et photographe à l’occasion d’observer l’impact de ces blessures sur la vie des soldats. « Les rendez-vous médicaux se font parfois dans des locaux à Paris, même pour des militaires vivant en dehors de la capitale. Ce qui veut dire prendre les transports, passer par Montparnasse, traverser la ville : autant de lieux fréquentés qui ne conviennent pas à un agoraphobe ! », explique-t’il. Et l’agoraphobie, symptôme possible des troubles de stress post-traumatique, rend cette situation intenable !

« Ça a été progressif. Petit à petit, mon comportement a changé, avec de l’hyper vigilance, du stress, des cauchemars, des réminiscences de scènes qu’on avait vécues là-bas, de l’agressivité. Je me suis renfermé sur moi-même. On se retrouve un petit peu seul au monde. C’est en consultant une psychologue qu’on m’a expliqué ce que c’était que le stress post-traumatique. En fait, je ne le savais pas. Maintenant ça fait trois ans, trois ans que je suis là-dedans. C’est surtout mon entourage qui a déclenché l’alerte. Consommation d’alcool, prise de drogue, comportement inadéquat. Petit à petit, en allant consulter, on a compris qu’une blessure s’était installée depuis l’opération Serval » raconte Benjamin, ancien soldat du 1er RIMA (régiment d’infanterie de marine d’Angoulême), rentré du Mali en 2013

Pendant plusieurs années, Jérémy Lempin a donc documenté le quotidien de ces blessés à plus d’un titre, « leur souffrance et celle de leurs proches »  afin de « rendre hommage aux combattants qu’ils restent et mettre un visage sur des blessures aujourd’hui trop sous-estimées ». Un travail qui lui permet de « montrer l’être humain dans toute sa fragilité, un thème au cœur de sa réflexion photographique ». Sans doute le gouvernement et l’armée française auraient-ils matière à penser à l’issue de cette lecture !

Lien vers le film photographique.

Si vous êtes concerné par l’ESTP, le ministère des Armées a mis en place un numéro d’appel pour les militaires, les anciens militaires et leur famille, accessible 24/7, en appel gratuit et anonyme :

ÉCOUTE DÉFENSE :

08 08 800 321

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Benoît Dupuis-Tordjeman
Article écrit par :
Journaliste et photographe, je m'intéresse à l'art mais aussi aux sciences. Amateur de grandes randonnées et d'astronomie, j'aime découvrir le monde et en partager la beauté. J'aime aussi communiquer cet amour du beau et parler d'écologie. https://linktr.ee/benoitdt_photographie

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