Décédé le 17 mai 2025, Werenoi était l’artiste ayant écoulé le plus d’albums en France en 2023 et 2024. Pourtant, Jérémy Bana Owona demeurait peu connu du grand public et de la presse, même spécialisée. Nous avons tenté de comprendre comment un artiste d’une telle ampleur était resté sous les radars.
Quatre ans de carrière, plus d’1 million d’albums vendus
Devançant Taylor Swift, Billie Eilish, Indochine ainsi que ses confrères rappeurs Jul et SCH, Werenoi était le plus gros vendeur d’albums en France en 2023 et 2024, selon le Syndicat national de l’édition phonographique (Snep). Ce boulimique de travail à l’ascension stratosphérique s’était fait remarquer avec deux EP et trois albums (Carré en 2023, Pyramide en 2024 et Diamant Noir en 2025), cumulant à lui seul 7 millions auditeurs mensuels sur Spotify et 739 millions de vues sur Youtube. Ainsi en 2024, Werenoi avait vendu 276 968 exemplaires de l’opus Pyramide alors que Taylor Swift, qui a pourtant eu droit à son propre cycle médiatique l’année dernière, n’avait écoulé que 152 800 exemplaires de son album The Tortured Poets Department en France .
Lunettes noires, béret vissé et réserve assumée
Le chanteur originaire de Montreuil en Seine-Saint-Denis avait choisi son blase en référence à une expression utilisée pour se saluer entre pairs, façon “hello mon pote”. Il était en revanche peu extraverti, voire carrément timide.
L’interprète de Laboratoire et Pétunia cultivait un style très mélodique, bien moins cru que celui adopté par certains de ses pairs dans le monde du rap. Une écriture brute et poétique, des punchlines bien senties, un flow soigné et un soupçon d’autotune constituaient l’ADN de ses morceaux. Le rappeur savait également bien s’entourer, multipliant les collaborations (Ninho, Aya Nakamoura, PLK, etc.). Discret, Werenoi avait consacré son premier entretien officiel le 17 janvier 2024 au Parisien et son unique apparition à la télévision avait eu lieu dans l’émission “Quelle Époque !” (France 2) le 12 octobre 2024. Réservé sur sa vie privée (“Je préfère le mystère”, confiait-il au Parisien), Werenoi cultivait également une grande modestie : “Les stars, c’est dans le ciel, je suis qu’en présentiel” énonçait-il dans sa chanson Chemins d’or.
Pas besoin des médias pour faire du chiffre
Numéro un des ventes d’albums dans l’Hexagone avec deux triple platine, figure majeure du rap français et véritable machine à tubes, Werenoi n’en restait pas moins méconnu du grand public et de la presse généraliste. Pour comprendre un tel phénomène, le journaliste Olivier Cachin, spécialiste du rap, avance sur franceinfo l’explication suivante : “Aujourd’hui, avec internet, [les rappeurs] n’ont plus besoin d’avoir les grandes radios pour avoir un succès populaire et des streams par millions ou dizaines de millions”. Comprendre : avec la montée des réseaux sociaux et la désintermédiation (recours aux plateformes de streaming comme YouTube, Spotify, Apple Music ou Deezer), les rappeurs ne dépendent plus des médias traditionnels pour se faire connaître. Contournant les étapes historiques de promotion et de distribution, ces derniers gagnent également en autonomie artistique. Pas vraiment besoin de faire la tournée des plateaux télé, donc.
A ce constat, on peut ajouter l’hypothèse de l’écrivain Florent Barraco qui estime dans son ouvrage “La Route du tube” que la musique a tendance, tout comme la société, à se communautariser, agissant comme un miroir grossissant des différences culturelles, sociales et générationnelles. A la mort de Werenoi, deux France se côtoyaient. D’un côté, celle des admirateurs émus rendant hommage au génie du rappeur. De l’autre, un public découvrant avec étonnement que l’artiste était le plus gros vendeur d’albums entre 2023 et 2024. La rupture entre les communautés artistiques, si on ose le dire, n’a jamais été aussi claire.
De là, on peut légitimement se demander si la musique d’aujourd’hui agit encore comme ciment collectif de la société, comme certains hits fédérateurs du passé pouvaient le faire (pensons à Quand la musique est bonne de Jean-Jacques Goldman, Allumer le feu de Johnny Hallyday, Résiste de France Gall ou encore Voyage voyage de Desirless). Reste Bande organisée, sur lequel Jul rassemble le nec plus ultra du rap Marseillais.
Multirécompensé à la cérémonie des Flammes
Discret dans les médias, Werenoi n’en était pas moins récompensé. Primé à quatre reprises lors des cérémonies des Flammes entre 2023 et 2025, le chanteur n’avait, en revanche, jamais reçu de Victoire de la Musique.
Pour rappel, Les Flammes sont nées en réaction aux Victoires de la Musique en 2023 afin de contrer le manque de représentativité du hip-hop dans la compétition. Le rappeur SCH soulignait à ce propos en 2022, lors des 37e Victoires de la Musique, l’absence criante des rappeurs à la cérémonie : “Je voudrais saluer Gazo, OBOY, Naps, Laylow […], je voudrais aussi saluer JUL qui a réuni les deux capitales du rap français cette année, je voudrais saluer Dinos, Soso Maness, et je voudrais aussi saluer Ninho […]. Je vous l’avoue je suis un peu gêné ce soir de tenir cette Victoire-là dans mes mains, sans les voir ici assis en face de moi, ces grands messieurs qui auraient tout autant mérité que les artistes ici présent de célébrer leurs victoires de la musique.“
Les Flammes entendent ainsi pallier une forme de sous-représentation des cultures populaires et des musiques urbaines dans les récompenses, mais aussi parmi les médias traditionnels français, à l’heure où de nombreux artistes issus de cette scène musicale s’imposent sur Spotify et remplissent le Stade de France (Ninho et Jul en mai 2025). À cet égard, Werenoi devait aussi se produire à Paris La Défense Arena le 30 janvier 2026, une salle qui peut accueillir jusqu’à 40 000 personnes.
Faire le pont entre les mondes : Charles Aznavour et le rap, Werenoi et Pascal Obispo
Werenoi s’impose comme symbole d’une fragmentation entre un public jeune, adepte de musiques urbaines, et une autre frange de la population moins encline à ce style musical. Au point, peut-être, de devenir complètement hermétique et de laisser échapper des talents qui méritent d’être reconnus. Comment réunir les styles ?
Créer des ponts entre genres et époques constituerait une voie intéressante. Prenons le cas de Charles Aznavour : ce chantre de la variété française est aussi l’un des artistes les plus samplés par les rappeurs de l’Hexagone : Passi (Emeutes en 2000), Kery James (en featuring avec le chansonnier dans A l’ombre du show business en 2008), ou Aya Nakamoura (medley des J.O de Paris 2024), ne s’y sont pas trompés. Un rapide passage par le site whosampled permet d’ailleurs de mesurer l’influence d’Aznavour sur le rap, bien au-delà des frontières de l’Hexagone.
Sur le plateau de “Tenue de soirée” en 2008, Aznavour reconnaissait que “La chanson française, à l’heure actuelle, a un avantage fantastique : c’est que les rappeurs et les slameurs écrivent merveilleusement notre langue. On pense toujours que cette jeunesse ne connaît pas la chanson, au contraire, elle la connaît très très bien, mais elle veut s’exprimer d’une manière différente. Je trouve qu’il y a une floraison d’auteurs, de compositeurs et d’interprètes qui sont formidables aujourd’hui.” La transmission intergénérationnelle créée par un tel dialogue contribuerait ainsi à forger un patrimoine musical commun fondateur d’un récit collectif.
En septembre 2023, Werenoi avait en ce sens invité Pascal Obispo à l’accompagner au piano lors de son passage au Zénith ; les deux artistes avaient par ailleurs des projets en préparation. Tout comme le rappeur, l’interprète de Millésime, en dépit d’une popularité installée depuis plus de trente ans, n’avait récolté qu’une seule Victoire de la Musique, celle du “Spectacle musical de l’année” pour Fanlive en 2004. Considérant la cérémonie “truquée”, le chanteur refusait même jusqu’à peu d’assister à ce qu’il estime être “un dîner de cons”. (Europe 1).
TikTok : des tubes de rap remixés façon année 50
A l’heure où le rap se doit d’être plus visible dans les médias traditionnels, les featurings, samples et reprises de classiques de la chanson française donnent à voir la pleine légitimité du travail des rappeurs. Ainsi, une trend TikTok ayant vu le jour en mars dernier révèle une communion inédite entre tubes des années 50 et rap contemporain. Renouvelant les codes du genre, certains internautes ont détourné grâce à l’IA des vidéos de rappeurs (Lacrim, Jul, PNL, etc.) en faisant fusionner leurs textes et leur esthétique avec celle de Brel, Piaf ou encore Aznavour. Cumulant des millions de vues, ces vidéos séduisent également leurs interprètes originaux. Une manière d’apprivoiser de nouveaux publics ?
Envie de varier les plaisirs ? On vous conseille cet article consacré au dernier clip de Théodora, nommée Flamme de la Révélation Féminine 2025.



