Dans le Paris des années 60 à travers l’objectif de Nicole Lala

Image d'avatar de Benoît Dupuis-TordjemanBenoît Dupuis-Tordjeman- Le 11 août 2025

Photo-reporter d’une année pour le magazine Regard, puis photographe de plateau, Nicole Lala diffuse très peu son travail et tombe rapidement dans l’oubli. Dix ans après sa mort, sa fille Delphine Bonnet, propose de redécouvrir son travail et notamment ses photographies de Paris à travers une exposition sur les grilles de l’Hôtel de Ville jusqu’au 21 septembre 2025 et via l’édition d’un livre à paraître. 

Delphine Bonnet voit le jour dans une famille où l’image (fixe ou en mouvement) est très présente. Notamment celles de sa mère, Nicole Lala, dont les photographies traînent un peu partout ; négatifs et planches contacts et tirages se côtoient dans un « foutoir » que l’artiste ne semble ne pas vouloir ranger, malgré les remarques de sa fille. 

« Quand j’ai eu à peu près 13 ans, je lui ai dit que, peut-être, on pourrait ranger, classer ses images. Elle m’a dit que ça ne sert à rien. Ah bon ? Je lui ai dit : “mais qu’est-ce qui est important alors ?” Elle m’a répondu : “ce qui est important, c’est ma prochaine photo” », raconte Delphine Bonnet. Cet après-midi là, elle commence tout de même à ranger et trier un peu, mais ce ne sont pas là les occupations d’une « jeune fille de 13 ans », aussi n’irait-elle pas plus loin.

Un travail qu’elle reprend des années après, avec la mort de sa mère, lorsqu’elle récupère des caisses pleines des séries photographique de sa mère. Et « en même temps que j’ai commencé à ranger, assez rapidement, un livre s’est imposé à moi ; pour écrire sur elle, sur ma relation avec elle et son rapport à la photographie ». Dans la volonté, aussi, de faire redécouvrir l’art de sa mère.

Nicole Lala découvre la photographie toute jeune, grâce à son premier compagnon. « Quand elle avait 18 ans, son père avait une bonne affaire avec un magasin de tissus, qui fonctionnait bien. Aussi, toute la famille vivait dans un 350 m², avec du personnel. Mais finalement, l’affaire à périclité. Aussi, mon grand-père a-t-il réuni ses filles et leur a dit « Je suis désolé, il n’y a plus un rond, vous allez donc toutes arrêter vos études, vous allez aller travailler et puis il y a une partie de votre salaire que vous allez donner à votre mère et moi. ». Nicole Lala trouve d’abord un emploi dans un magasin de chemises avant d’être embauchée par le Club Français du Livre. 

C’est au sein de cette maison d’édition qui bouleverse les codes de l’édition que Nicole Lala rencontre Jacques Darche, graphiste, maquettiste, dessinateur, photographe et illustrateur français. Bien qu’il soit plus âgé (lui est né en 1920, elle en 1934.), ils tombent amoureux l’un de l’autre. C’est lui qui l’initie à la photographie et, à l’occasion de dîners, lui fait rencontrer les peintres et artistes de Montparnasse. « La première photographie de ma mère est assez intéressante : de temps en temps, Jacques la photographiait, et lui prêtait son appareil. La première photographie qu’elle réalise, à 19 ans, c’est lui ». 

Quand la timidité mène à l’oubli

Nicole Lala, contrainte par une timidité débordante, ne parle pas de son travail. Excepté avec sa fille qui, toute jeune déjà, pose de nombreuses questions sur son art. Alors, entre mère et fille, elle en discute. Mais pas au-delà. Son travail au sein du magazine Regards ne dure qu’un an, avant que celui-ci ne ferme, puis elle obtient son travail de photographe sur les tournages de film par l’intermédiaire de son mari, Philippe Brun, sans réellement comprendre l’engouement des gens pour ses photographies. 

« Personne n’a rien vu de ses photographies. Avec la réalisation du livre, j’appelle des amis de mes parents qui venaient régulièrement chez moi par exemple et je leur dis que j’organise une exposition des photos de ma mère. Et tous me disent : « Comment ça les photos de ta mère ? On ne les a jamais vues ! ». Elle ne les a jamais montrées. C’était quelqu’un de très timide qui était pleine de doutes, qui ne savait pas du tout si ces photos étaient intéressantes et qui n’en parlait pas, enfin à part quand je lui posais des questions », se souvient Delphine Bonnet.  

Si le grand public finit par oublier Nicole Lala, ce n’est sans doute pas le cas des enfants, qu’elle photographie au quotidien, réalisant leur portrait. Depuis le début de l’exposition sur les grilles de l’Hôtel de ville, Delphine Bonnet a pu rencontrer certains d’entre eux, qu’elle avait croisés pendant son enfance, au moment où sa mère réalise les portraits. Sa fille n’avait alors que quelques années, et les sujets n’étaient pas forcément plus âgés. Pourtant, elle a su les reconnaître. Et eux aussi.  

Des enfants dont Delphine Bonnet est partie à la recherche depuis quelques années, pour leur remettre – pour ceux qui ne les avaient pas – les images réalisées par sa mère. « Mercredi dernier à l’ouverture de l’exposition, il y a ce grand garçon en chemise blanche, pantalon blanc, qui faisait au moins deux mètres, qui m’a regardé et m’a dit « bonjour Delphine ». Ce qui ne change pas quand les gens vieillissent, ce sont les regards. Et donc je lui ai dit « Bonjour Nicolas. C’est incroyable comme t’es grand ». Et il m’a dit : « Mais Delphine, la dernière fois qu’on s’est vu, tu avais 6 ans, j’avais 4 ans ». Une première pour la fille de Nicole Lala. 

« Elle disait que les enfants étaient beaucoup plus intéressants que les adultes. »  Parce qu’ils ne se préoccupent pas d’être regardés, épiés, photographiés ; parce qu’ils n’ont pas besoin d’artifice, de prendre la pose ou de se maquiller. Parce qu’ils restent, finalement, naturels, là où les adultes se perdent en postures et en artifices inutiles. 

À la redécouverte de Paris

Nicole Lala ne se contentait pas de portrait et réalise aussi une série de clichés des rues et scènes du quotidien, à Paris. Un travail photographique à retrouver actuellement sur les grilles de l’Hôtel de Ville à Paris, avant le déménagement de l’exposition vers les grilles du Parc des Buttes de Chaumont, où l’artiste s’intéresse, ici aussi, aux personnes.

« Dans ce qu’elle a fait de Paris, ce sont les gens dans les décors qui l’intéressent. », explique Delphine Bonnet. Et puis comme elle le fait remarquer « à cette époque-là, il n’y avait pas besoin de demander l’autorisation aux personnes qu’on photographiait. Et comme il y avait peu de photographes, les gens ne vous remarquaient même pas dans la rue ». La ville devient une histoire à conter.

Ainsi, les photographies sélectionnées par Delphine Bonnet nous amènent-elles à la découverte du Paris de la seconde moitié du XXème siècle, ce moment fugace entre 1959 et les années 80 où Nicole Lala réalisa le plus gros de sa production photographique.

Pendant ses déambulations dans la capitale, Nicole Lala en profite pour réaliser une série assez peu commune dans laquelle elle réunit des clichés des murs de Paris, des textures, des détails. « Ce n’est pas des choses qu’on voit souvent dans le travail de photographe et pourtant, c’est toujours un peu intéressant. Il ne faut pas oublier que dans les années 60, je crois que Brassaï avait sorti un livre sur les détails des murs abîmés. Et ma mère a sans doute été fortement inspirée par ce livre-là. Suite à quoi elle s’est beaucoup intéressée aux détails, et aux trucs qui traînent par terre, et que personne ne regarde ».

Pour aller plus loin :

le site de la photographe : https://nicolelala.photos/

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Benoît Dupuis-Tordjeman
Article écrit par :
Journaliste et photographe, je m'intéresse à l'art mais aussi aux sciences. Amateur de grandes randonnées et d'astronomie, j'aime découvrir le monde et en partager la beauté. J'aime aussi communiquer cet amour du beau et parler d'écologie. https://linktr.ee/benoitdt_photographie

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