Installée à Berlin, l’artiste portugaise Mariana Vale da Cunha, aussi connue sous le nom de Boniu, porte en elle plusieurs mondes. À la fois illustratrice et photographe, poète du digital et de l’analog, elle avance avec un pied dans chaque univers. Ses illustrations colorées, faites sur Ipad, et ses photographies argentiques, intimes et sensibles, semblent naître de sources différentes, et sont comme deux continents reliées par des ponts invisibles. Boniu est une artiste qui ne se résume pas, qui contient des multitudes et les laisse coexister sans chercher à les fondre en une seule voix.
Lignes, couleurs et mondes intérieurs
Formée au design graphique, Boniu s’est initiée à l’illustration en autodidacte, explorant le trait, la couleur et la narration, et remplissant des centaines de carnets de croquis depuis sa plus tendre enfance, avant de se tourner vers l’illustration digitale.

Certaines de ses images ressemblent à des pages d’un journal intime visuel. L’un représente la douce lumière d’un lever de soleil caressant le visage d’une femme allongée avec son chat (instant suspendu qui frôle l’autoportrait). Une autre montre une femme aux cheveux courts qui semble cultiver un jardin luxuriant, reflet de sa force tranquille et d’une douceur enracinée. A la fois puissantes et sensibles, les femmes de Boniu habitent des mondes où la fragilité se mêle à la résilience.


Invitation au merveilleux
Entre ses mains, des mondes merveilleux se tissent et se détissent. L’artiste créé des univers fantastiques à la fois carnet de voyages, récit de science-fiction, album de famille, et rêve éveillé. Tous ses univers se répondent et s’ignorent tout à la fois.

Composant des scènes peuplées de figures de sirènes, de femmes aux pouvoirs magiques et de créatures venues d’océans intérieurs, son univers oscille entre tendresse et puissance, comme si chaque image ouvrait la porte d’un monde parallèle où l’imaginaire féminin et queer se déploie librement.

Dessiner pendant la fin du monde
Bien que ses dessins soient oniriques et colorés, ils sont également parfois traversés d’inquiétudes. On y devine les échos discrets de thématiques plus sombres : la crise écologique, l’angoisse contemporaine, le besoin de se reconnecter à quelque chose de plus vivant, de plus vrai.
Le numérique lui offre un terrain de jeu foisonnant, où l’absurde et le poétique s’entrelacent, dessinant des paysages tendres sur les ruines d’un monde brisé. On y croise une astronaute géante qui se cogne nonchalamment aux planètes, fumant sous son scaphandre; métaphore d’un monde à bout de souffle. Dans une autre scène, la même astronaute traverse un monde en feu, tout en conservant son air blasé. « Je suis arrivée en retard pour l’apocalypse, mais j’ai apporté une glace. », lit la description humoristique de l’artiste.


Cet humour absurde traverse aussi d’autres œuvres; comme une scène improbable d’un poisson en scaphandre savourant des sushis. Ces visions étranges, à la fois décalées et chargées de sens, sont autant de métaphores que de miroirs tendus à sa propre manière de traverser le monde : avec lucidité, gravité et une conscience aiguë de ses fragilités comme de celles qui nous entourent.


Une double pratique
En parallèle, sa photographie, presque exclusivement réalisée sur pellicule, est beaucoup plus intime. Boniu photographie ses proches, ainsi que des artistes et musiciens, capturant leur fragilité, leur intériorité, leurs zones floues. Le grain de l’argentique, la lumière naturelle, les instants suspendus : tout participe à créer une œuvre qui respire avec lenteur et intensité.



Dans une série d’autoportraits, l’artiste se met en scène dans l’océan Atlantique, le visage rougis, coupant ses longs cheveux dans les vagues. Ce geste fort, empreint de symbolisme, s’ancre dans la croyance que les cheveux gardent la mémoire. En les laissant partir, l’artiste se libère du poids du passé.
Cette performance est devenur le point de départ d’une installation poétique et photographique participative, où elle a invité les visiteurs de son exposition à écrire ce qu’ils souhaitaient laisser partir, et à offrir une mèche de cheveux; créant ainsi une archive collective du lâcher-prise, un espace partagé de deuil et de transformation.



À travers son travail, Boniu interroge les façons dont nous habitons nos émotions, nos corps et nos souvenirs. Entre dessin et image, réel et rituel, elle tisse un langage artistique qui parle de vulnérabilité comme d’un pouvoir.


Vous pouvez retrouver le travail de Mariana Vale da Cunha sur son compte Instagram et sa page Behance.
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