Le phénomène est devenu banal : chaque jour, artistes imaginaires et morceaux générés par intelligence artificielle sont ajoutés sur les plateformes de streaming musical. Certains services comme Spotify choisissent délibérément de mettre en avant ces musiques créées de toutes pièces.
3 juillet 2025. The Velvet Sundown cartonne sur Spotify : un million et demi d’auditeurs en quelques mois et bientôt un troisième album à son actif. La recette du quatuor est efficace : une musique indie-folk aux notes seventies, nostalgique, qui donne envie de partir en vadrouille sur les routes américaines.
Cependant, quelques détails clochent : au-delà d’un processus créatif ultra-rapide, les photos des quatre musiciens à la peau métallique sont entièrement générées par intelligence artificielle. Au départ introuvables sur les réseaux sociaux, les « artistes » finissent par avouer le 5 juillet sur Instagram qu’ils sont un pur produit de l’IA. Comprendre : le résultat d’un prompt où la composition, le chant et les illustrations ont été créés via Suno, une plateforme de création musicale. Une « provocation artistique destinée à questionner les limites de la création, de l’identité et le futur de la musique à l’ère de l’IA », affirme The Velvet Sundown.
Loin d’être anecdotique, le recours aux artistes imaginaires est devenu monnaie courante sur la première plateforme de streaming musicale mondiale.
Spotify : 696 millions d’auditeurs mensuels
Le 29 juillet 2025, lors de la présentation des résultats trimestriels du groupe, le PDG et fondateur de Spotify, Daniel Ek, a annoncé une hausse de 11% du nombre d’utilisateurs annuels, soit près de 700 millions d’auditeurs par mois. Par ailleurs, le nombre d’abonnés payants a bondi de 12%, représentant 276 millions de personnes. Si ces retombées demeurent en-deçà des prévisions annoncées, la firme affiche un chiffre d’affaires de 4,19 milliards d’euros dont s’est félicité le patron. Créée en 2006 à Stockholm, l’entreprise n’a cessé de croître au fil des années ; une ascension perceptible via la mini-série The Playlist, diffusée en 2022 sur Netflix.

Rémunération des artistes : le market centric, aubaine pour les gros vendeurs
Sur Spotify ou Apple Music, le système de rémunération qui prévaut est celui du market centric. Le principe : les revenus issus de la publicité et des abonnements sont répartis au prorata des écoutes totales des artistes, indépendamment des habitudes individuelles du public. Par exemple, si un auditeur n’écoute que des groupes indépendants, son abonnement mensuel de 12,14€/mois ne sera pas reversé directement à ses membres : il ira à d’autres artistes plus streamés comme Jul, Taylor Swift ou Damso. Un modèle de rémunération qui n’est pas sans susciter de vigoureuses réactions : la chanteuse Björk considère ainsi que « Spotify est probablement la pire chose qui soit arrivée aux musiciens » en janvier 2025, dénonçant un système de partage inéquitable pour les artistes. Une précarisation accentuée par l’augmentation croissante des contenus générés par IA.
Dans son ouvrage Mood Machine.The Rise of Spotify and the Costs of the Perfect Playlist (Atria/One Signal Publishers, 2025), la journaliste américaine Liz Pelly enquête sur le modèle économique du géant suédois. Elle y explique comment la plateforme, en recommandant activement des chansons générées par l’IA via ses plateformes algorithmiques, dilue la production musicale et reverse moins de droits aux artistes. Dans une interview donnée au journal Le Monde, celle-ci déclare : « En discutant avec certains de ces ‘faux artistes’ et d’anciens employés de Spotify, j’ai ainsi été surprise d’apprendre qu’il existait tout un programme interne – présenté sous le sigle PFC [perfect fit content, ‘contenus parfaitement adaptés’], avec une équipe spécifique – destiné à veiller au placement de musiques stock dans des dizaines et des dizaines de playlists très écoutées, ainsi qu’une liste de fournisseurs ». Ajoutons qu’aucune mention ne stipule l’origine artificielle de ces morceaux sur Spotify, semant la confusion auprès des auditeurs.
Suno : créer de la musique en un clic
L’immensité de ces groupes « fictifs » se retrouve en partie sur les plateformes de streaming musicales grâce à DistroKid, distributeur digital indépendant leader du secteur (plus de 2 millions d’artistes inscrits). Avant d’être distribués, ces sons sont majoritairement générés par Suno, application de création musicale permettant de créer des musiques en quelques secondes. Start-up américaine créée en décembre 2023, Suno (« écoute » en hindi) a été lancée par d’anciens membres de Meta et TikTok. A l’image de ChatGPT, son fonctionnement est simple : une boîte de dialogue dans laquelle on décrit le genre de musique et de paroles que l’on souhaite. Simple, gratuit dans sa version de base et ultra rapide.
Certaines créations des plus incongrues voient ainsi le jour. Sur X, le journaliste Marc Rees s’est amusé à mettre en musique… Une recette de crêpes.
Le grand reporter Raphaël Grably, quant à lui, nous propose une version toute personnalisée de « La République c’est moi ».
Musique captée à l’insu des musiciens
Comptabilisant plus de cinquante millions de visites mensuelles, Suno, dont le slogan est « Pas besoin d’instrument, juste un peu d’imagination » a fait parler d’elle en janvier 2025 via les propos polémiques de son patron Mickey Schulman. Ce dernier, interrogé au micro du podcast américain 20VC, a déclaré que « personne n’aime faire de la musique », arguant que « ça prend du temps, ça demande du travail, il faut travailler un instrument […] ».
Reposant sur l’exploitation massive de morceaux existants, l’application est aujourd’hui pointée du doigt par de nombreuses maisons de disques pour violation de droits d’auteurs. L’application ne reverse en effet aucun revenu aux artistes.
S’il arrive à certains musiciens d’utiliser l’IA, nombreux sont ceux craignant une « ubérisation » de la production musicale où la dimension fonctionnelle l’emporterait sur la création artistique : la musique serait alors uniquement guidée par la rentabilité. Conséquence : une perte de visibilité et un énorme manque à gagner pour les « vrais » artistes. Au-delà de la menace qui plane sur la création artistique, le risque d’usurpation d’identité est bien réel. Dans un article BFM TV publié en juillet dernier, on apprend que l’artiste Blaze Foley, décédé en 1989, s’est vu publier sur sa page Spotify un morceau intitulé Together. Or ce n’est ni la voix, ni la musique du chanteur de country qui figurent dans cette chanson créée de toutes pièces par intelligence artificielle, assure le propriétaire du label Craig McDonald.
Concurrence de l’IA, rémunération inéquitable, risque d’usurpation d’identité, mais aussi investissements militaires de Daniel Ek : autant de motifs qui poussent certains artistes et internautes à fuir Spotify pour se tourner vers d’autres plateformes de streaming musical jugées plus éthiques. Sur son compte Instagram, la chanteuse et compositrice Laura Bird suggère ses followers à boycotter la plateforme.
Certains vont jusqu’à retirer leurs titres de la plateforme, à l’image du groupe de rock australien King Gizzard & The Lizard Wizard, qui a supprimé la totalité de son catalogue (plus de 500 chansons) en juillet dernier.
Vers un streaming plus éthique
A l’instar de Spotify, la plateforme de streaming musical Deezer reçoit chaque jour plus de trente mille titres générés par IA (28% des contenus). En revanche, cette dernière mentionne explicitement les titres créés par intelligence artificielle. L’application française adopte également un modèle de rémunération user centric vis-à-vis des musiciens : les revenus sont redistribués aux artistes selon les écoutes individuelles de chaque utilisateur.
Un autre service musical français a le vent en poupe depuis quelques années : Qobuzz. Bien qu’un peu plus onéreux que ses concurrents, il offre un son d’excellente qualité et se démarque par une offre éditoriale inédite. Chaque album est accompagné de contenus premium : interviews, analyses musicologiques ou livrets numériques enrichis.
Spotify, Deezer, Qobuz, Apple Music… Si le streaming domine aujourd’hui l’industrie musicale, il ne signe pas pour autant la fin de la musique organique. Disques, vinyles et cassettes audio continuent de coexister avec le numérique. Festivals et concerts, de leur côté, rappellent avec force que la musique est d’abord une expérience humaine, sensible et incarnée.



