C’est à Saintes que nous avons, pour la première fois, choisi de poser nos pas, au détour d’un été qui s’étire doucement, comme à regret. Saintes, ville au passé millénaire, traversée par la lumière dorée de la Charente et veillée par les vestiges de Rome, nous a accueillis le temps d’un week-end placé sous le signe du voyage, de la musique vivante, et des rencontres sans frontières.
Dans les hauteurs verdoyantes de l’ancien hôpital Saint-Louis, les pierres ont murmuré d’autres récits, cette fois musicaux. C’est là, entre ciel et terre, que s’est tenue la quatrième édition du Festival Transe Atlantique. Et ce que nous y avons vécu relevait moins du simple événement culturel que d’une expérience intime et sensorielle, une traversée d’âmes et de sons, une fête de l’écoute et de l’émotion partagée.
Il y a dans cette manifestation une alchimie rare, où le contraste devient richesse : les silhouettes austères des bâtiments chargés d’histoire se fondent dans le bruissement joyeux des voix, les crépuscules charentais s’embrasent aux pulsations électriques des guitares et des beats, et les rives de l’Atlantique se rejoignent en un même souffle, entre l’Europe familière et un Québec vibrant, poétique et généreux.

Car si le festival porte si bien son nom, c’est qu’il incarne véritablement cette idée de passage, de lien, de dialogue entre les cultures. Les artistes québécois, invités d’honneur de cette édition, ont su faire résonner leurs accents du nord avec une intensité bouleversante. À travers eux, c’est tout un imaginaire venu du froid qui s’est installé dans la chaleur de Saintes : une langue musicale chargée de sincérité, un regard lucide mais tendre sur le monde, une manière de dire l’intime qui touche à l’universel.
À leurs côtés, plusieurs figures bien connues du paysage musical français sont venues étoffer l’affiche, mêlant leur voix à celle de leurs homologues d’outre-Atlantique. Et là, dans ce cadre à taille humaine, quelque chose de rare s’est produit : une proximité précieuse entre les artistes et leur public. On pouvait, au détour d’une allée, croiser un chanteur que l’on admire, le voir sourire devant un foodtruck, se prêter au jeu d’un échange spontané, ou simplement s’asseoir parmi nous pour écouter un concert. Peter Doherty lui-même, figure tantôt insaisissable tantôt lumineuse, ne boudait pas son plaisir devant un camion de poutines, visiblement conquis.
Dès la première soirée, le ton était donné : audace, générosité, et une programmation soignée jusque dans les moindres détails. Le chanteur canadien Fredz, révélé par ses vidéos aux accents crus et vibrants sur les réseaux sociaux, a ouvert les festivités avec une intensité féroce. François Marry, leader du groupe François & The Atlas Mountains, enfant du pays, a rassemblé une foule dense et fidèle, séduite par son charisme singulier et sa pop métissée.
L’un des moments les plus attendus fut sans doute sa rencontre scénique avec Thomas de Pourquery, saxophoniste et chanteur à l’énergie tellurique. Ensemble, ils ont façonné un moment suspendu, entre jazz céleste et rock habité, comme une conversation d’âmes au sommet d’un monde sonore mouvant.

Puis vint Louis Chedid, maître en l’art de l’émotion subtile, qui a offert au public un concert en forme de confidence, revisitant ses classiques et dévoilant les contours de son nouvel album Rêveur Rêveur. À ses côtés, son fils Joseph, musicien brillant, a tissé un dialogue filial sur scène, une transmission presque chamanique entre générations de faiseurs de chansons.
La seconde journée, baignée d’un soleil implacable, n’a pas faibli. Billie Chedid, voix montante et magnétique, a conquis les cœurs avec l’intensité brute de son rock poétique. Son passage fut de ceux qui laissent une empreinte, une signature. Vendredi sur Mer, de son côté, a illuminé la scène d’une grâce pop et d’un aplomb solaire, se mouvant avec cette aisance si rare qui transforme un concert en un moment de pure présence.

Mais il y eut surtout cette apparition presque irréelle, ce souffle arrêté, lorsque Peter Doherty a fait son entrée. Figure dandy d’une époque troublée, icône vacillante mais intacte, il est apparu comme on entre dans un songe. Sa voix, râpeuse et flottante, semblait glisser sur les feuillages, effleurant les pierres anciennes. Plus qu’un concert, ce fut une offrande, un instant de vulnérabilité offert à ciel ouvert, où chaque mot semblait chargé de mille histoires. Le public, suspendu à ses lèvres, retenait presque son souffle. Il y avait là une forme de magie, inexplicable, indomptée.
La soirée s’est achevée sur un tout autre tempo : un DJ set incandescent de Pléthore, dont les beats électro ont su électriser les dernières énergies du public, entraînant les plus téméraires dans une danse joyeuse et libératrice, comme pour prolonger la nuit, défier l’éphémère, et sceller, une dernière fois, l’esprit du festival.
Mais le Festival Transe Atlantique ne se résume pas à sa programmation. Il puise sa force dans son ancrage. En investissant les lieux patrimoniaux de Saintes, il tisse un lien fort entre passé et présent, enracinement local et rayonnement international. Il fait résonner la musique au cœur même de la ville, non pas comme un divertissement de passage, mais comme un geste de réconciliation entre les cultures, les générations, les imaginaires.

C’est cela, sans doute, la vraie réussite du Transe Atlantique : créer un espace où l’art devient langage commun, où chaque instant se teinte d’une densité particulière. En quittant Saintes, on emporte avec soi bien plus que des notes : des visages, des instants suspendus, des fragments d’éternité.
Sur le site du festival, l’effervescence reste intacte. Rien ne trahit l’imminence de la fin. Les exposants, qu’ils soient venus de l’autre côté de l’océan ou qu’ils soient enfants de cette terre charentaise, continuent d’animer les allées avec cette générosité joyeuse propre aux derniers jours — ceux où l’on donne sans compter, parce que l’on sait que le temps est compté. Ici, un bijou fait main, là, un carnet cousu de brume et de pigments. Tout est invitation à emporter un fragment de cette parenthèse, comme si ces objets simples pouvaient contenir un peu de cette lumière, de ces rires, de cette fraternité vibrante.

Les conversations flottent dans l’air comme des bulles. Les rires éclatent encore, pleins d’une joie tranquille et contagieuse, celle qui naît quand on se sait vivant, relié, au bon endroit. Et tandis qu’Elisapie apparait sur scène, portée par une grâce rare, on voudrait que le festival dure encore, un peu, juste un peu. Que les notes s’attardent. Que la nuit retarde son pas. Que le monde, pour quelques heures encore, oublie d’être pressé.
Alors que la fatigue commençait à se lire dans les pas et à peser sur les épaules, il aura suffi d’une étincelle, d’un souffle joyeusement imprévu, pour raviver la flamme vacillante de cette dernière nuit : celle insufflée par les Naïve New Beaters, trio aussi fantasque qu’inattendu, aussi désinvolte que virtuose.
Dans une explosion de couleurs, de rythmes effrénés et d’ironie douce-amère, ils sont montés sur scène comme on entre en scène dans un théâtre des possibles. Avec une insolence joyeuse, un sens inné de la dérision, mais surtout une maîtrise musicale sans faille, ils ont fait chavirer l’assemblée. Même les plus réticents — les pieds las, les esprits lointains — se sont laissés gagner par l’énergie contagieuse du groupe, happés par une vague de légèreté assumée et de souvenirs dansants.

Chaque morceau s’est transformé en tableau mouvant, en flash acidulé de pop désinhibée et de clins d’œil à une époque où tout semblait plus simple, plus solaire. Et lorsque résonna Heal Tomorrow, morceau emblématique aux accents électro-nostalgiques, quelque chose s’est figé dans l’air : une émotion fragile, suspendue, comme une promesse murmurée à l’aube d’un lendemain plus doux. C’était plus qu’un tube, c’était une déclaration — un espoir qu’on offre à ceux qui doutent encore que demain puisse briller à nouveau.
Vêtu d’une cotte d’inspiration médiévale, casque vissé sur la tête comme une couronne du XXIe siècle, Perceval ne s’est pas contenté de faire danser. Il a transformé la scène en laboratoire vivant, en terrain d’exploration sensorielle, mêlant samples électroniques ciselés et rythmiques anciennes aux accents presque liturgiques. Matchu Pitchu, son titre devenu viral, a résonné comme un chant de transe contemporaine, convoquant les foules dans une danse hypnotique et transgénérationnelle.

Car en convoquant à la fois le passé symbolique, le présent vibrant et l’avenir sonore, Perceval n’a pas simplement clôturé une soirée : il a inscrit dans le ciel de Saintes une trace lumineuse, un sillage de fête, de liberté et d’invention, comme une ultime offrande à ce festival pas tout à fait comme les autres.
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Merci aux photographes Léa Dumand ( https://www.instagram.com/leadumandphotographie/ ) et Melvin Delantes ( https://www.instagram.com/melvindelantes/).



