Île la plus septentrionale du Japon, Hokkaido est connue pour ses hivers rigoureux. La photographe française Lorraine Turci y explore, à travers son œuvre La résilience du corbeau, la culture aïnoue, fondée sur une spiritualité animiste, une mythologie orale et des traditions singulières. Une exposition à retrouver jusqu’au 31 juillet à la Maison de la culture du Japon à Paris.


« Hokkaido est un vaste territoire à la beauté hivernale, de forêts, volcans, fumerolles, lacs et côtes sauvages », explique l’artiste française Lorraine Turci, dans le communiqué de presse de l’exposition. « Ici, la terre semble respirer. Cette terre était celle des Aïnous, peuple de chasseurs-pêcheurs aux croyances animistes profondes et à la culture forte. En un siècle et demi de politiques d’assimilation et de marginalisation, l’expansion japonaise sur l’île a profondément transformé leur mode de vie, et a fait quasi disparaître le mode de vie traditionnel, les coutumes, la langue et les croyances d’un peuple pour qui la présence universelle des esprits sert l’interdépendance entre les humains, les animaux, les plantes et l’environnement ».
Ce vaste territoire, Lorraine Turci le découvre au hasard d’un voyage à Hokkaidō, au pays du Soleil-Levant. Partie rejoindre son compagnon, elle y découvre la culture Aïnoue, qui survit malgré des années d’assimilation. Une situation qui n’est pas sans lui rappeler les cultures basques, bretonne ou alsacienne tout en faisant écho à son identité de française issue de l’immigration. Cette découverte d’une culture locale, indigène, la photographe l’avait déjà vécue lors d’un voyage au Canada, autre région froide et enneigée du globe.


Le peuple autochtone aïnou, après 150 ans d’assimilation forcée, retrouve force dans sa quête d’identité, de reconnaissance et de réconciliation.
L’humain au cœur des choses
Pour Lorraine Turci, l’inspiration principale reste « l’humain ». C’est lui qui donne à l’environnement et aux territoires, aussi beaux et paisibles soient-ils, leur valeur et intérêt. Il s’agit là de « notre habitat », « une terre sans humain m’intéresse moins », explique-t-elle. Avant d’ajouter que l’histoire des conquêtes lunaires l’intéresse parce que l’Homme est allé là-bas. « Tout revient toujours à notre espèce : que fait-on entre nous ; que fait-on à notre environnement ? Ce sont ces interactions qui m’intéressent. »
Un choix de sujet qui l’étonne elle-même : « C’est drôle : ce n’est pas du tout ce que j’avais imaginé en commençant la photographie. L’humain me faisait peur. Il me semblait que la photographie prenait beaucoup sans forcément donner en retour. » C’est sur le tard qu’elle comprend l’échange qui s’opère : Lorraine Turci se fait relais de leur « voix ».
Avec sa série La résilience du corbeau, Lorraine Turci ne souhaite pas simplement présenter une nouvelle culture, façon guide de voyage ou musée. Elle souhaite étudier la culture Aïnoue dans toute sa complexité. « Avec internet et la surmédiatisation, nous sommes souvent dans des choses binaires. Tout n’est pas noir et blanc : il y’a des zones grises ». Et, contrairement à ce qui est communément admis au Japon, cette culture n’est pas encore disparue. Et la photographie donne justement, par le biais du temps-long, la possibilité d’étudier ces zones grises.
« Comme beaucoup, je pensais le peuple japonais homogène. Pourtant, comme ailleurs, l’histoire des frontières, des identités et des appartenances est bien plus nuancée. C’est au détour d’un séjour au Japon que j’ai découvert, presque par hasard, la culture aïnoue. En m’y plongeant, j’ai pris conscience de la diversité méconnue du pays : les Aïnous, mais aussi les habitants des archipels d’Ogasawara, des Ryukyu… Autant de trajectoires qui résonnaient avec celles des Bretons, des Basques, des Catalans ou encore des peuples des territoires ultra-marins français. Et puis, en tant que Française issue de l’immigration, la question de l’identité aïnoue a trouvé en moi un écho intime ».

Sarurun Kamuy, le dieu des marais, se personnifie
en grue à couronne rouge. Symboles
de longévité et d’amour éternel, ces oiseaux
choisissent un partenaire et lui restent fidèles
jusqu’à la mort. Plusieurs danses traditionnelles
aïnous s’inspirent de leurs mouvements.

Chaud-froid
Esthétiquement, la photographie permet aussi un parti pris. Après le choix du cadrage, le réglage de l’appareil photographique afin de laisser passer plus ou moins de lumière, vient ce que Lorraine Turci appelle le « développement ». Sur le modèle du développement argentique, bien qu’utilisant le numérique, elle vient ainsi retravailler les couleurs et la luminosité en fonction de ce qu’elle à vu et ressenti sur place.
« J’ai choisi de rester dans quelque chose de très froid, et en même temps très organique », explique-t-elle. « Je voulais que ce soit à l’image de ce que j’ai ressenti sur place. Le froid y est intense et, en même temps, la nature “réchauffe” l’ensemble ». Un choix esthétique qui fait écho aux rituels Aïnoue. « Je ne voulais pas que ce froid soit glacial. Je voulais qu’il soit, paradoxalement, un froid chaud ». Une transposition des techniques argentiques sur le numérique qui donne à l’image son aspect (avec des noirs plutôt gris sombre notamment).
Si son travail n’est pas sans rappeler la série photographique réalisée par Sophie Planque et Jérémy Vaugeois et intitulée Au Pays des Brumes ( et qui explore les cultures autochtones des pays baltes), la série n’est pas finie et Lorraine Turci souhaite y retourner. Après s’être concentré sur l’aspect historique de la culture Aïnoue, c’est son renouveau, son présent et son futur qui l’intéressent à présent.


L’exposition est à retrouver en accès libre (et gratuit) jusqu’au jeudi 31 juillet 2025 à la Maison de la Culture du Japon à Paris, à l’occasion de l’événement Voyage au cœur d’une culture méconnue qui rend hommage à la culture Aïnoue.



