Claire Thomas, photojournaliste galloise, change de cap. Après des années à couvrir les conflits au Moyen-Orient, elle pose son objectif sur les steppes mongoles et les montagnes de l’Altaï. Son nouveau livre, ALTAÏ : Chasseurs et Éleveurs de Mongolie, est un hommage visuel aux derniers gardiens d’une tradition millénaire, menacée par la modernité.

Dans les montagnes de l’Altaï, à la frontière entre la Mongolie, la Russie, la Chine et le Kazakhstan, un mode de vie ancestral persiste, malgré les vents glacés du changement. Avec ALTAÏ : Chasseurs et Éleveurs de Mongolie, son nouveau livre, la photojournaliste Claire Thomas nous plonge dans l’intimité des familles kazakhs pour qui les chevaux, la chasse à l’aigle, l’élevage et le foyer forment les piliers d’une existence en harmonie avec la nature. À travers son objectif, elle ne capture pas juste des paysages à couper le souffle mais saisit aussi l’âme d’une culture où chaque geste, chaque regard, chaque silence raconte une histoire de résilience face à un monde moderne en pleine mutation.
Reporter de guerre, le choix de ce sujet laisse songeur. « Tout au long de ma carrière de photojournaliste, je me suis principalement concentré sur les conflits militaires et les crises humanitaires, surtout au Moyen-Orient, ainsi que sur la crise des réfugiés en Europe. En octobre 2019, après près de trois ans passés dans le nord de l’Irak à documenter la guerre, les déplacements de populations et la résilience extraordinaire des personnes vivant ces crises, j’ai ressenti le besoin de raconter une histoire différente », explique la photographe.
Un sujet différent, mais non sans lien avec ses précédentes séries photographiques. Ainsi décide-t-elle de raconter des « histoires toujours ancrées dans la survie, mais fondées sur l’harmonie plutôt que sur le conflit ». Pour le choix du sujet, elle se tourne vers des thématiques ayant marquées son enfance : les chevaux, la nature et les communautés dont la vie est profondément liée à la terre. Une quête qui l’amène au pied de l’Altaï, dans l’ouest de la Mongolie.

© Claire Thomas
Gardiens des steppes
Dans l’Altaï, chevaux et aigles sont les piliers d’une culture millénaire. « Pour moi, passer du temps avec les chevaux était un privilège, quelque chose de passionné plutôt que de nécessaire. Pour les éleveurs kazakhs, les chevaux sont essentiels à leur survie », explique-t-elle. Se comparant à la jeune Aykerim, qui lui rappelle son « moi » de 12 ans, elle note que les « chevaux kazakhs et mongols mènent une vie bien plus naturelle, évoluant en hardes à travers de vastes paysages sans clôtures, n’étant réunis uniquement lorsque nécessaire ». La liberté d’aller galoper à travers des espaces ouverts avec son poney fait partie du quotidien.
Ayant grandi en montant à cheval dans la campagne galloise, le sujet s’impose. Et l’artiste d’expliquer qu’ « au Royaume-Uni, les chevaux sont souvent gardés dans des boxes individuels, couverts en hiver et nourris avec des rations soigneusement mesurées. Il a donc été fascinant pour moi de découvrir une culture où les chevaux ne sont pas des animaux de compagnie, où on ne leur donne même pas de noms, mais où ils sont profondément respectés ». Une relation entre l’Homme et la bête que découvrir Sylvain Tesson et Priscilla Telmon lors de leur chevauchée des steppes.
La chasse à l’aigle, pratique vieille de 4 000 ans, est un autre pilier de cette culture. « Nous gardons des aigles parce que c’est un sport traditionnel », explique Alankush, cavalier kazakh. « Tous les kazakhs aiment dresser les aigles. Nous avons une relation très forte avec eux. Je m’occupe de mon aigle comme si c’était un bébé ». Et la photographe de préciser que « la chasse commence bien avant le jour J. C’est une question de confiance. L’aigle doit sentir que vous êtes digne de lui ».
Mais ces traditions sont menacées. « Si j’avais la chance de faire des études, j’irais en ville, la vie à la campagne est très dure, surtout pour les enfants. C’est pourquoi j’envoie mes enfants à l’école. S’ils terminent leurs études universitaires, j’espère qu’ils trouveront du travail en ville » explique Alankush. Un ancien déplore que « les jeunes ne veulent plus apprendre [les traditions]. Ils préfèrent les écrans ». Les anciennes générations incarnent-elles la fin d’une époque ?


L’âme des plaines
« Les chevaux comme moyen de transport et élément d’identité ; la chasse comme héritage ; l’élevage comme survie ; et le foyer comme l’ancrage qui maintient tout ensemble » : la vie des kazakhs ne s’arrête pas à la chasse et à l’équitation et Claire Thomas souhaite en montrer toutes les facettes. Une démarche sur le long court qui lui demande de gagner la confiance des communautés kazakhs.
Pour cela, elle peut compter sur son amie chère et guide locale kazakhe, Nur Shuakh, qui lui présente de nombreuses familles. Au fil des ans, elle y retourne de nombreuses fois, « séjournant chez les mêmes familles, partageant des repas et passant simplement du temps avec elles, souvent sans mon appareil photo ». Ces visites lui permettent d’en apprendre plus sur leurs routines quotidiennes, de la « traite des chèvres et des vaches à la préparation des repas traditionnels et au rassemblement des chevaux à travers les montagnes ».
Claire Thomas est marquée par l’ouverture et la générosité des habitants de Mongolie. Prenant le temps de les connaître avant de sortir l’appareil photographique, elle ne subit aucun rejet du projet : ils tirent une grande fierté à partager leur héritage, leur culture et leurs compétences extraordinaires en équitation et en chasse à l’aigle. Un travail qui passe par la confiance des kazakhs envers la photographe, mais aussi par le respect qu’elle leur témoigne.
« Je ne photographie jamais un moment qui semble intime, sacré ou inconfortable pour les personnes impliquées. Si quelqu’un hésite, je pose l’appareil. Il y a eu de nombreuses situations où j’ai choisi de ne pas prendre de photo, car cela aurait empiété sur la vie privée familiale, sur le deuil ou sur des moments qui ne m’appartenaient tout simplement pas ». Dans le même temps, son travail étant de représenter la vie quotidienne avec honnêteté et soin sans la romantiser, elle n’hésite pas à demander dans un équilibre entre attention et retenue.


ALTAÏ n’est ainsi pas seulement un livre de photographies, mais aussi un témoignage, un hommage, et peut-être un adieu à un mode de vie qui disparaît peu à peu (le téléphone s’infiltre, la moto remplace de plus en plus le cheval et arrive l’électricité). À travers ses images, comme Lorraine Turci l’avait fait avec son exploration de la la culture aïnoue au Japon, Claire Thomas nous invite à réfléchir sur notre propre rapport à la tradition, à la nature, et à ce que signifie « appartenir » à un lieu.
« Passer du temps dans l’Altaï a profondément transformé ma perception du rythme, du sens et de la connexion. Après des années passées dans des environnements marqués par les conflits, les déplacements et l’urgence, la lenteur de la vie dans les montagnes a été une révélation. La relation des kazakhs avec le temps, étroitement liée à la météo, aux animaux et au rythme des saisons, m’a encouragé à ralentir, tant sur le plan personnel que professionnel ».
Et la photographe de conclure que ce projet lui a rappelé pourquoi elle est devenue conteuse : « pour me connecter profondément, observer avec attention et passer du temps réel avec les gens. Il a redéfini ma compréhension de la valeur d’un travail documentaire sur le long terme, surtout lorsque la confiance, la patience et des relations authentiques guident le processus ».

ALTAÏ : Chasseurs et Éleveurs de Mongolie, édité par Hemeria, est disponible en près commande pour 50,00 € ; la version signée est à 50,00 €. Avec ses 100 photographies sur 184 pages, l’ouvrage est aussi disponible en version limité, grand format dans son coffret, accompagné de tirage en grand pour encadrer chez vous. La publication et vente de l’ouvrage est prévu entre février et mars 2026.



